La renaissance de la presse à la Libération
  Dans l’histoire de la presse au XXe siècle, l’année 1944 marqua une rupture lourde de conséquences. La Libération donna le coup d’envoi d’une réforme profonde d’un système exsangue, affaibli par les années de guerre, mais également corrompu par des décennies de compromissions diverses. Dans ce tumulte, la reconquête par quelques jeunes journalistes décidés des bâtiments de l’Office français d’information, place de la Bourse à Paris, participa d’un mouvement plus ample de renaissance de la presse libre en France. Les titres des journaux qui naissent ou reparaissent alors manifestent explicitement cette aspiration à l’émancipation et au renouveau : Vichy libre, Ville de Versailles – comité de libération, Le Villefranchois libéré, La Résistance du Var libéré, Liberté de Normandie, Libération Champagne, Midi libre, La Vendée libre, La Charente libre, Le Libre Poitou et bien d’autres feuilles présentées dans l’exposition. Enthousiaste et juvénile, généreuse et passionnée, vibrante encore des combats récents, la presse de la Libération construisit ses ambitions sur un double refus : celui du journalisme stipendié de l’avant-guerre, et celui du journalisme servile de l’Occupation.
 
  En 1941, dans ses prisons, Léon Blum écrivait : "On ne peut pas évoquer sans honte le tableau de la grande presse en France pendant ces vingt dernières années, et l’on ne saurait disconvenir sans mauvaise foi que sa vénalité presque générale, traduite à la fois par une déchéance morale et par une déchéance technique, n’ait été un foyer d’infection pour le pays tout entier." La génération de la Résistance est nourrie de ce dégoût. Elle sait que les chroniques financières des grands journaux d’avant la guerre étaient vendues à l’encan. Elle connaît les manœuvres des grands industriels, de la mouvance du Comité des forges et du Comité des houillères, qui ont entouré le rachat du Temps au début des années 1930. La presse d’occupation, quant à elle, fait l’objet d’un rejet absolu. Aussitôt après la débâcle de 1940, les organes de presse qui ne pouvaient pas se résoudre à survivre dans cet air raréfié s’étaient sabordés – notamment L’Intransigeant, L’Aube, L’Époque, L’Ordre, Le Populaire. Mais les autres connurent, à des degrés divers, la dépendance et la servilité : pénurie de papier, difficulté de renouveler les matériels, réduction des subventions de Vichy, emprise plus ou moins étroite des nazis sur plusieurs quotidiens populaires, tels Le Matin, Paris-Soir ou Le Petit Parisien, création par l’occupant d’un important groupe de presse à capitaux allemands, le "trust Hibbelen", tout joua dans le même sens.
 
 

C’est sur fond de cette presse profondément dégradée que les gouvernants de la France libérée rêvèrent d’une complète rupture avec ce passé méprisé et cet héritage détesté. Faire table rase, construire une presse neuve ! Les débuts sont prometteurs. Le grand élan d’une presse sortie de l’ombre vient scander, de semaine en semaine, la libération progressive du territoire et, aux yeux de millions de Français, en refléter et en symboliser le bonheur.
Le gouvernement provisoire se préoccupe d’incarner, dans sa législation, les réflexions que la Résistance a développées durant les années noires. Pierre-Henri Teitgen, nommé secrétaire général à l’Information dans la clandestinité au début de 1944, a rassemblé l’essentiel d’une doctrine dans un texte d’instructions provisoires pour les futurs commissaires de la République, texte approuvé par le Comité général d’études à la fin du mois d’avril et imprimé sous la forme d’un "cahier bleu". Une série d’ordonnances, dont la première est signée à Alger, vient promptement en concrétiser l’esprit. Toutes affirment une rupture radicale avec le passé.
 

    Au cœur du dispositif figure la volonté de préserver l’indépendance de la presse contre l’influence ouverte ou occulte des puissances financières et des gouvernements étrangers. La presse sera donc transparente. Les journaux devront afficher le nom des responsables, publier régulièrement leurs budgets et les chiffres de leur diffusion, indiquer leurs tarifs de publicité. Les actions seront nominatives. Toute subvention d’un gouvernement étranger sera illicite. Sur le plan de l’organisation industrielle, la presse sera strictement encadrée : limitations à la concentration tant verticale (du papier à la distribution) qu’horizontale (nul ne peut, par exemple, diriger plus d’un quotidien). Autant de mesures supposées favoriser un développement démocratique des journaux.
 
  On assiste alors à une floraison de titres portant les allégresses de la liberté retrouvée. Les quotidiens qui ont forgé leur savoir-faire et constitué leurs équipes dans la clandestinité jouissent d’un prestige inégalé : Défense de la France de Robert Salmon, Philippe Viannay et Jean-Daniel Jurgensen, qui devient France-Soir en novembre 1944, Franc-Tireur d’Élie Péju, Georges Altman et Albert Bayet, Libération d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie et, surtout, Combat dont le souvenir nourrit, aujourd’hui encore, les nostalgies d’une époque héroïque. Pascal Pia y a réuni une équipe étincelante, avec Albert Ollivier, Jean Bloch-Michel, Georges Altschuler et surtout Albert Camus, qui affirme là sa place de "grand écrivain engagé". On y trouve aussi les plus belles signatures de l’intelligence française, avec Jean-Paul Sartre, André Malraux, Emmanuel Mounier et, plus tard, Raymond Aron.
 
  De cette presse-là, le métal est tout neuf. D’autres journaux, qui ne sont pas enclins à laisser la place, renvoient à l’avant-guerre. C’est le cas de ceux qui se sont sabordés ou qui ont disparu depuis l’ouverture du conflit. Renaissent de la sorte L’Humanité pour le parti communiste ; Le Populaire de Paris pour la SFIO, qui porte sur sa manchette "directeur politique, Léon Blum, déporté en Allemagne" ; L’Aube de Francisque Gay, organe de la démocratie chrétienne et de la Résistance catholique illustrée par Georges Bidault, François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen lui-même, ministre de l’Information de la Libération à mai 1945. Le Parisien libéré occupe l’immeuble et poursuit la tradition du Petit Parisien. Les deux frères Émile et Robert Servan-Schreiber redonnent vie, en décembre, aux Échos.
D’autres quotidiens rejoignent bientôt ces titres dans les kiosques, notamment en février 1945, Les Nouvelles du matin, et La Croix qui s’est, comme l’observe de Gaulle, "quelque peu prolongée dans la zone Sud après l’arrivée des Allemands, mais dont nombre de rédacteurs participaient à la Résistance" et dont il autorise la reparution. L’Ordre d’Émile Buré, de tendance radicale, reparaît quant à lui en mars, tandis qu’en juin L’Époque d’André Pironneau, Le Pays de Louis Marin viennent renforcer l’expression des familles modérées dans la presse nationale.
 
    Du côté de la continuité, il faut faire une place au Figaro. Il a paru jusqu’au 11 novembre 1942, au moment de l’invasion de la zone Sud. Mais l’entregent et l’énergie de Pierre Brisson, son directeur depuis 1943, appuyé sur le prestige littéraire de ses grands collaborateurs, François Mauriac, Georges Duhamel, André Siegfried, ont obtenu du gouvernement que la date de publication au-delà de laquelle une reparution serait interdite soit fixée au 26 novembre 1942. Le Figaro retrouve vite sa clientèle bourgeoise et conservatrice et accroît même fortement son tirage d’avant-guerre. En partie grâce à la disparition de ses rivaux d’antan : le Journal des débats, abîmé par une servilité morose sous l’Occupation et surtout Le Temps qui n’a cessé de paraître que le 30 novembre 1942 et que la date-couperet fixée par de Gaulle a condamné spécifiquement. En province et outre-mer, la même opposition met aux prises les journaux, minoritaires, qui se sont sabordés à temps, et les nouvelles publications issues de la Résistance.
 
  Par la suite, les réalités économiques et politiques viennent bientôt sangler étroitement les rêves de la presse française. Une donnée centrale, massive, domine le tableau : la pénurie de papier, qui étrangle littéralement la presse. L’industrie française, ici comme ailleurs, est dans un triste état : elle ne produit que deux mille neuf cents tonnes de papier journal en février 1945, contre quarante mille tonnes par mois en 1938-1939. Un étroit rationnement est donc inévitable. C’est ainsi que, lorsque Pierre-Henri Teitgen se voit contraint, en janvier 1945, d’imposer aux quotidiens et aux hebdomadaires une réduction de 50 % de leur consommation de papier, il déclenche une tempête dans la presse et à l’Assemblée.
 
Tandis que les difficultés matérielles pèsent sur l’opinion et aiguisent les critiques, les pouvoirs publics, selon une pente ordinaire, sont tentés de compenser les effets de la liberté restaurée, souvent gênante pour eux, par diverses mesures de contrôle et d’impulsion. C’est ainsi que l’ordonnance du 30 septembre 1944, qui crée, à titre provisoire, l’Agence France-Presse destinée à remplacer l’OFI de Vichy, l’enserre dans une étroite subordination juridique, administrative et financière – qui durera jusqu’au statut fixé par une loi de 1957.
 
    La difficulté des temps confère aux pouvoirs publics une influence inédite. Ainsi, une ordonnance du 25 novembre 1944 donne-t-elle au ministre de l’Information le droit de fixer par arrêté, jusqu’à la fin de la guerre, le prix de vente des publications, leur format et leur périodicité ainsi que la répartition, entre les titres, des maigres contingents de papier disponibles. C’est ouvrir un libre champ aux accusations d’arbitraire, qui ne manqueront pas. Il y a plus grave : l’épuration entraîne l’instauration d’une autorisation préalable de publication. Le pouvoir de l’accorder, d’abord décentralisé et dévolu aux commissaires de la République et aux comités de libération, est attribué, à partir de septembre 1944, au ministre lui-même – pouvoir, évidemment contraire à la tradition républicaine et plus précisément à la Déclaration des droits de l’homme de 1789 dans son article 11, et qui subsistera jusqu’à ce qu’y mette fin une loi du 28 février 1947.
 
  À peine reconquise, la liberté se trouve entravée de fait. Qu’elle le fût aux dépens des collaborateurs, cela pouvait paraître, pour un temps, naturel. Au-delà sûrement pas. Le Parlement connaît à ce propos de chauds débats. Les animateurs de la presse nouvelle, qui tire sa raison d’être et sa fierté première d’avoir combattu pour la liberté, sont tentés de réclamer aux ministres successifs de l’Information – Pierre-Henri Teitgen, Jacques Soustelle et André Malraux – d’être les plus chiches possible dans la distribution des autorisations de publication. Du coup, à relire les textes de l’époque, on sent parfois flotter un malaise… Comme quand on relève cette phrase dangereuse d’André Malraux à la tribune de l’Assemblée : "La liberté appartient à ceux qui l’ont conquise !"

D’autre part, à mesure que le temps passe, le problème de la dévolution des biens des entreprises de presse, dont les résistants se sont emparés à la Libération, se fait plus aigu. Quand la justice a condamné les responsables des publications concernées, la confiscation des immeubles et des biens apparaît légitime. Mais quand les longs contentieux aboutissent à un acquittement, le problème d’une éventuelle restitution devient embarrassant. Lorsque de Gaulle quitte le pouvoir, la question n’est pas résolue. Il faudra attendre la loi Defferre du 11 mai 1946 pour que soit enraciné le principe d’une réquisition concernant les deux catégories d’entreprises condamnées ou acquittées – les secondes ayant seules droit à indemnisation.
 

  Un autre handicap pèse sur la presse des années 1944-1945, handicap qui résulte du pluralisme lui-même : il ne suffisait pas d’avoir été un résistant vaillant pour faire un bon journaliste. "La nouvelle presse, note Jean Galtier-Boissière dans ses carnets, dès le 8 septembre 1944, est d’une platitude que n’excuse plus l’improvisation des premiers jours. Tous les journaux sautent de joie à l’idée d’être libres… mais libres de quoi ? Nous nous apercevons, non sans mélancolie, que le principal mérite de certaines feuilles, c’était d’être clandestines."

Sous cet éclairage, la naissance du Monde, qui n’intervient qu’en décembre 1944, un semestre après la libération de Paris, est significative. Le ministre de l’Information, Pierre-Henri Teitgen, le Quai d’Orsay, l’entourage du chef de gouvernement provisoire (notamment Gaston Palewski, directeur de son cabinet) sont sensibles à l’absence, parmi l’abondance des feuilles offertes dans les kiosques, d’un journal de référence, solide, sérieux, fiable, qui publie les documents importants et qui soit influent à l’étranger jusqu’à pouvoir, comme naguère Le Temps, apparaître comme l’organe officieux de la diplomatie française.
 

  Robert Courtin, professeur d’économie politique à la faculté de droit de Montpellier, Christian Funck-Brentano, directeur de la bibliothèque de Rabat, "gaulliste orthodoxe", et Hubert Beuve-Méry, professeur à Prague avant la guerre et correspondant du Temps, qu’il quitta après septembre 1938 parce qu’il blâmait les positions munichoises du journal : on confie à ce trio de résistants les installations et l’imprimerie vétustes du Temps, qui ont été réquisitionnées, et on les charge de remettre au travail son ancienne équipe disponible, qu’il faudra seulement épurer de quelques éléments trop compromis et à laquelle il faudra adjoindre des journalistes plus novices. Beuve-Méry dont la rigueur morale et le pessimisme actif assurent vite l’autorité, affirme d’emblée et confirme bientôt sa prééminence sur les deux autres. Le journal connaît un prompt succès. À la fin de janvier 1945, il a l’habileté de restreindre de moitié son tirage pour pouvoir paraître sur quatre pages, dans cet excellent format qu’il vient d’inventer en coupant en deux celui, si malcommode, du Temps. Dès que le papier se fait moins rare, il prend son essor et au début de 1946, il tire déjà trois fois plus que naguère Le Temps qui plafonnait à cinquante ou soixante mille exemplaires.
 
  Les circonstances de la naissance du Monde reflètent bien certaines contradictions de l’époque : entre le désir d’en finir avec les stupres du passé et celui de retrouver, par-delà les années noires, une certaine tradition de journalisme austère et lesté d’informations institutionnelles et planétaires ; entre la doctrine d’une stricte égalité des publications devant les difficultés matérielles de l’époque et l’évidence que d’autres ressorts que ceux du seul marché doivent être actionnés pour assurer l’indispensable qualité de tel ou tel journal-phare ; entre l’affirmation d’une liberté restaurée contre toutes les influences et l’intervention directe des pouvoirs publics dans la conception du journal, dans la dévolution de ses moyens et dans le choix de ses dirigeants.

Il est clair qu’aujourd’hui la coupure de 1944 garde sa portée dans l’histoire des médias, et que le legs de la période qui s’achève le 20 janvier 1946 conserve une part de ses vertus. Sans doute, des espérances se sont flétries. Pour bien des raisons, les quotidiens ont perdu un grand nombre de lecteurs et on a oublié cet appétit insatiable pour la presse qui marqua les premiers temps de la liberté retrouvée. La presse écrite a su pourtant préserver une part de l’héritage de 1944-1945, même lorsque la concurrence de la télévision, puis la crise ont rendu plus contraignantes les exigences de la survie. Entre le contenu rédactionnel et la publicité, la cloison est restée, dans l’ensemble, moins poreuse qu’avant la guerre, et c’est, pour le citoyen, une utile garantie. Les calomnies impunies sont plus rares, comme aussi les injures et le chantage. Aux dépens de certains brios ? Peut-être. Mais dont le prix était bien lourd…
 

    En somme, quoi que disent les esprits chagrins, et en dépit de tristes exceptions, le niveau moral et professionnel des journaux s’est élevé. Sachons donc nous féliciter de ce que, durant ce demi-siècle, Sisyphe n’ait pas laissé retomber son rocher jusqu’au bas de la pente.