Arthur

La ronde magique

Lancelot du Lac
Dans la forêt perdue, Lancelot est pris par un enchantement : la "carole magique", une farandole étourdissante dont il ne veut plus sortir, au grand désespoir de son valet...
   


       
Ils sont tant allés qu’ils sont parvenus à une très belle prairie, devant une tour où une trentaine de pavillons étaient tendus, magnifiques entre tous. Au milieu des pavillons, il y avait trois pins de belle venue, l’un à quelque distance de l’autre, formant triangle, et au centre un trône d’ivoire recouvert d’une soie vermeille, sur la soie une couronne d’or, imposante et de grand poids ; autour des pins des dames et des chevaliers, les uns en armes, les autres sans armes qui menaient la ronde, les uns les heaumes lacés, comme en vertu d’un commun accord, les autres en cotte et en manteau ; ils tenaient les demoiselles par la main et certains ne tenaient ni dames, ni demoiselles, mais des chevaliers qui étaient plus nombreux que celles-ci. Quand Lancelot, sur les lieux, vit les rondes qui se déroulaient autour des pins, il en fut béat d’admiration et dit au valet : « Voici une belle compagnie et des gens enjoués, ils prouvent qu’il n’y a pas de péril à cheminer par cette forêt et le diable m’emporte, si je sais pourquoi ils font si grande fête. »
Il se précipite vers les pavillons et à peine a-t-il atteint le premier qu’il change de sentiments et d’intentions : s’il avait jusqu’alors envie seulement d’exploits chevaleresques, d’assauts, de mêlées, maintenant son unique désir est de participer à la ronde, il oublie à en perdre le souvenir sa dame, ses compagnons et lui-même ; il met pied à terre, donne son cheval à garder au valet, jette à terre sa lance et son écu, entre en armes dans la ronde, le heaume lacé, et saisit la première demoiselle à portée de sa main ; il se met à chanter et à battre du pied comme les autres, se livre sans arrière-pensée à la réjouissance et à la gaieté, tant et si bien que le valet à ce spectacle le tient pour fou. Ils chantaient une chanson en écossais sur la reine Guenièvre, le valet ne comprenait pas bien le sens des paroles, mais assez pour saisir ceci : « Vraiment nous avons la plus belle reine de toutes. »
Il attend longtemps sur place, mais se lasse à la fin : journée perdue, pense-t-il. S’approchant de Lancelot, il le prend par le pan du haubert. « Seigneur, venez donc, lui dit-il, vous demeurez trop. » Et Lancelot lui répond, fâché de ce qu’il lui adresse la parole : « Fuis d’ici, laisse-moi, je ne bougerai d’ici ni pour toi, ni pour personne. » De ce refus le valet conclut qu’il est irrité, parce qu’il l’a appelé trop tôt ; il se retire et attend encore un peu pour savoir si Lancelot se décidera à quitter ce lieu, mais il n’en fait pas mine. Le valet patiente jusqu’à none et voyant que le soleil commence déjà à décliner, se tient pour fou d’avoir tant tergiversé.
Il va retrouver Lancelot, l’appelle à nouveau et le prie de s’en venir ; mais lui, tout au jeu et à la ronde, lui répond : « Vraiment il est doux de rester fidèle à ses amours. » C’était le refrain de la chanson. Le valet s’aperçoit que son seigneur est envoûté par la ronde, il se désole ; les larmes aux yeux et la mort dans l’âme, il maudit l’heure où il est venu là, quand le meilleur chevalier parmi les bons est pris de folie par un sortilège. Se rendant compte que ses tentatives sont vaines, il reprend sa route d’un bon train et laisse Lancelot dans la ronde.
Lancelot, roman du XIIIe siècle,
textes présentés et traduits par Alexandre Micha,
UGE 10/18, 1984, coll. « Bibliothèque médiévale »,
tome 2, pp. 208-210.