Le Pont de l'Épée

Chrétien de Troyes, vers 1180
Dans son roman du Chevalier à la charrette, Chrétien de Troyes raconte comment Lancelot, pour rejoindre la reine Guenièvre enlevée par Méléagant, doit traverser un fleuve aux eaux noires et profondes en empruntant le redoutable Pont de l'Épée.

Devant l'entrée de ce pont effrayant, ils mettent pied à terre. Ils voient fuir l'eau perfide aux flots noirs et grondants ; torrent boueux, elle épouvante autant que le fleuve infernal ; tous ceux qui tomberaient dans son courant périlleux et profond seraient aussi près de leur fin que si la mer polaire avait fait d'eux sa proie. Le pont qui la franchit n'est pareil à nul autre et jamais n'exista, jamais n'existera plus méchant pont, plus détestable passerelle : une épée bien polie qui brillait de blancheur s'offrait pour tout passage au-dessus de l'eau froide. Mais n'allez pas douter que cette épée fût roide et forte. Elle mesurait bien deux lances en longueur. Il y avait, sur chaque rive, un grand billot de bois où elle était fichée. Inutile de craindre une chute causée par sa rupture ou son fléchissement ! Et pourtant, à la voir, il ne semblerait pas qu'elle puisse porter un fardeau très pesant. Ce qui décourageait beaucoup les compagnons du chevalier, c'est qu'à l'extrémité du pont, sur l'autre bord, ils croyaient voir deux lions, ou bien deux léopards, enchaînés à un bloc de pierre. L'eau, le pont et les lions, tout les glace d'effroi, les fait trembler de peur. "Ah ! sire, supplient-ils, fiez-vous au conseil que vous donnent vos yeux : il vous faut l'accepter. Ce pont, quel assemblage affreux, quelle horrible charpente ! Si vous ne retournez maintenant sur vos pas, vous vous repentirez trop tard. Dans plus d'un cas, avant d'agir, on doit délibérer. Imaginons que vous soyez passé - et cet exploit ne saurait s'accomplir ; pas plus que vous ne pouvez interdire aux vents de souffler ni aux oiseaux d'oser faire entendre leurs chants, pas plus qu'à l'homme il n'est permis de retourner dans le sein de sa mère et de naître à nouveau, non, pas plus qu'on ne pourrait épuiser l'océan -, comment arrivez-vous à vous persuader que ces deux lions pleins de fureur, enchaînés de l'autre côté, ne voudront pas vous arracher la vie, puis s'abreuver de votre sang, dévorer votre chair, enfin ronger vos os ? Nous nous sentons bien trop hardis, rien que d'oser les regarder. Si vous restez insoucieux de vous-même, ils vous feront mourir, n'en doutez pas. En peu de temps, ils vous auront mis en lambeaux sans aucune merci. Ayez pitié de vous et restez avec nous. Vous manquerez à vos devoirs envers vous-même, si de gaieté de coeur vous vous jetez dans un péril où votre mort est si certaine. - Seigneurs, répond-il en riant, soyez amplement remerciés puisque mon sort vous tourmente à ce point. Votre émoi part d'un coeur ami et généreux. Je sais qu'en aucune façon vous ne voudriez mon malheur. Mais je me fie à Dieu en qui je crois : il me sauvera n'importe où. Ni ce pont ni cette eau ne me font plus de peur que ce sol ferme sous mes pieds. Passer sur l'autre bord est un péril où je veux me risquer : je vais m'y préparer. Plutôt mourir que reculer." Ses compagnons sont à bout d'arguments, mais tous les deux, saisis de compassion, laissent un libre cours aux pleurs et aux soupirs. Lui de son mieux s'apprête à traverser le gouffre. Conduite étrange et merveilleuse : il ôte à ses pieds, à ses mains, l'armure qui les couvre. Il n'arrivera pas indemne et sans entaille au terme de l'épreuve. Mais sur l'épée plus affilée que faux il se sera bien tenu fermement, mains nues et tout déchaux, car il n'a conservé souliers, chausses ni avant-pieds. Il ne s'inquiétait pas trop de se faire des plaies à ses mains et ses pieds. Il aimait mieux s'estropier que tomber du pont et prendre un bain forcé dans cette eau d'où jamais il ne pourrait sortir. En souffrant le tourment qu'on prépara pour lui, il accomplit l'affreuse traversée. Il a les mains, les pieds et les genoux en sang. Mais d'Amour qui le guide, il reçoit baume et guérison. C'est pourquoi son martyre était pour lui délices. S'aidant des mains, des pieds et des genoux, il réussit enfin à parvenir au but.
Extrait de : Chrétien de Troyes, Le Chevalier à la charrette. Roman de la fin du XIIe siècle. Traduction de Jean Frappier.