Arthur

Une quête initiatique
Danielle Quéruel


L'aventure la plus extraordinaire qui peut tenter les chevaliers est celle du "Siège Périlleux" et une hiérarchie se fait jour entre eux lorsqu'il s'agit d'occuper cette place de la Table ronde, laissée traditionnellement vide. Ce motif n'apparaît pas chez Chrétien de Troyes ; il a été inséré dans certains romans du XIIIe siècle. Une prophétie de Merlin annonce, en effet, que cette place est réservée à celui qui mettra fin aux aventures extraordinaires du royaume de Logres (c'est-à-dire du royaume d'Arthur). Ce siège suscite la convoitise de chacun, en particulier de Perceval qui, ayant obtenu du roi la permission de s'y asseoir, provoque par son geste un bouleversement des éléments : la terre "se fendit sous lui" et le ciel se couvre de ténèbres. Une voix venue du ciel explique ensuite comment un autre que Perceval est attendu pour occuper cette place exceptionnelle et l'épreuve du "Siège Périlleux " est alors liée étroitement à l'existence du Roi-Pêcheur, de son infirmité et à la présence du Graal.
 

Quand ce chevalier se sera élevé sur tous les autres, alors Dieu le conduira à la demeure du riche Roi-Pêcheur. Et lorsqu'il aura demandé ce que l'on a fait du Graal, alors le Roi-Pêcheur guérira, la pierre, au siège de la Table ronde, sera ressoudée...

Robert de Boron, Perceval en prose, début du XIIIe siècle

 
L'explication de cette scène est donnée par Robert de Boron : si la Table ronde possède un siège inoccupé, c'est qu'elle est faite à l'image de la Table de la Cène où le Christ mangea avec ses apôtres le Jeudi Saint et que Judas quitta après sa trahison. C'est lors de ce dernier repas que Jésus institua l'Eucharistie, et l'idée que le "vaissel", c'est-à-dire le "graal", évoque un plat contenant l'hostie, est admise par Robert de Boron.
Entre les deux tables, celle de la Cène et celle de la Table ronde, en apparaît une troisième, appelée "Table du Graal", et dont l'existence est mise en rapport avec le culte du Graal. A l'origine, Joseph d'Arimathie, cité dans les Evangiles comme témoin de la Passion du Christ, obtint de Pilate la permission d'ensevelir le corps de Jésus. Dieu, affirme Robert de Boron, lui donna l'ordre de fonder une autre Table, à la "semblance" de celle de la Cène. Le nombre des places y était limité mais non défini, et c'est là que Joseph fit asseoir les siens, après avoir séparé les bons des mauvais. Sur cette Table, était posée une coupe contenant du sang, symbolisant le Calice qui servit à recueillir, au Calvaire, le sang de Jésus-Christ. Ce Graal, devenu relique, fut remis par Joseph à son beau-frère, Bron, qui, désormais appelé le Riche Roi-Pêcheur, transporta l'objet sacré vers l'Occident, c'est-à-dire vers la Grande-Bretagne. Cela se passait au temps de l'évangélisation de la région, peu de temps avant l'avènement d'Arthur.
Un des fils de Bron, Alain, n'est autre que le père de Perceval. Ainsi Robert de Boron, emporté par une imagination magnifique, rattache-t-il les premiers temps de la christianisation de la Grande-Bretagne à Joseph d'Arimathie et à son lignage, et, en transformant ce personnage en un chevalier aimé du Christ, il suggère le rôle de prédilection que la chevalerie doit jouer désormais.
La Table ronde, née dans un contexte celtique et féodal, vient donc s'ajouter à ces deux autres Tables et leur emprunte, sous la plume de Robert de Boron, bien des traits. Sa christianisation est achevée, et, autour d'Arthur, se dessine un cercle de douze pairs, installés dans douze sièges, en souvenir des apôtres du Christ. L'auteur médiéval parachève les correspondances symboliques en réunissant en un seul objet, le Graal, deux objets distincts à l'origine : l'écuelle de la Cène et le plat, ou la coupe, qui recueillit le sang du Christ avant sa mort, sur la croix. Le Graal devient alors le "saint vaissel" de l'Eucharistie qui répand sur tous la grâce du Saint-Esprit ; la Table ronde figure la Table eucharistique autour de laquelle la chevalerie va être associée au drame de la passion du Christ et aura pour tâche de participer à la rédemption et au salut de l'humanité. Quant au "Siège Périlleux" il rappelle celui de Judas, mais, en même temps et sans contradiction pour le romancier, c'est aussi le siège de Jésus lui-même. Dès lors, le chevalier qui se qualifiera pour être admis à la Table ronde et y occuper ce siège vide devra être élu par Dieu, jugé digne de participer aux mystères de la foi chrétienne et sera plus proche d'un saint que d'un chevalier errant. Un seul parviendra à cette perfection : Galaad.

Galaad, le héros élu et prédestiné

En dehors du "Siège Périlleux", une autre épreuve qualifiante révèle la valeur du héros, qui consiste à arracher une épée d'une pierre où elle est fichée. Ainsi, au début de la Quête du Saint Graal, les chevaliers et le roi assistent à un prodige : un bloc de marbre rouge flotte sur l'eau au pied du château et une épée, très belle, y est enfoncée. Sur le pommeau, est gravée une inscription en lettres d'or : "Jamais personne ne pourra m'enlever d'ici sinon celui qui doit me prendre à son côté. Et ce sera le meilleur chevalier du monde."
Arthur propose l'épée à Lancelot qui est à ses yeux le plus grand de ses chevaliers, mais Lancelot refuse, certain de son échec. Le roi demande ensuite à Gauvain de s'essayer à l'épreuve, mais celui-ci échoue. Seul Galaad réussit sans effort.
Fils de Lancelot et de la fille du Roi Pellès, le jeune Galaad arrive à la cour d'Arthur, en l'an 454, le jour de la Pentecôte. Conduit par un vieillard vêtu de blanc, le jeune homme en cotte de soie vermeille s'asseoit sur le "Siège Périlleux", sur lequel se lit déjà une inscription : "Ceci est le siège de Galaad !"
C'est alors que le Graal apparaît dans une lumière éblouissante et au milieu des odeurs les plus suaves ; recouvert d'une étoffe de soie blanche, le Saint-Vase, passant et repassant devant les chevaliers privés de parole, les rassasie des mets qu'ils désirent.
Cette aventure merveilleuse fait que Gauvain, puis Lancelot, et son fils Galaad, bientôt imités par cent cinquante compagnons de la Table ronde, prêtent le serment d'entreprendre "la Quête du Saint-Graal". Il y a là dans les textes arthuriens un moment superbe où les chevaliers de la Table ronde décident de renoncer aux choses terrestres, à la vaine gloire, aux plaisirs mondains et à l'amour humain pour chercher à rencontrer les mystères de Notre-Seigneur.

La Quête du Graal devient la recherche essentielle

La fusion de deux motifs mythiques, celui de l'institution de la Table ronde et celui de la Quête du Graal, est ainsi réalisée dans ces romans du XIIIe siècle. Le personnage de Galaad, pur et parfait allie en lui la chevalerie "terrienne" et la "célestielle" : non seulement il doit être capable de prouesses et de sagesse, mais aussi posséder au plus haut degré toutes les vertus et ne penser qu'à son salut : les chevaliers deviennent dans cette perspective les successeurs des apôtres envoyés dans toutes les régions de l'Occident.
 

Galaad, après avoir contemplé à Sarras, la Jérusalem céleste, les secrets du Saint Graal, rend son âme à Dieu. Lui disparu, le "Siège Périlleux" de la Table ronde reste à jamais vide, car nul ne peut le remplacer. Quant aux chevaliers, partis se consacrer à la Quête du Graal, beaucoup d'entre eux périssent et Gauvain demande au roi Arthur d'en choisir soixante-douze nouveaux pour compléter la Table ronde ; mais celle-ci ne retrouvera jamais plus sa grandeur d'antan.

La fin d'un monde

Le roman de La Mort le Roi Artu (XIIIe siècle) présente l'écroulement du monde arthurien en un final tragique : non seulement le roi Arthur est tué dans un combat qui l'oppose à son neveu Mordred, mais sa cour et sa chevalerie sont condamnées également. Les héros de la Table ronde disparaissent ou meurent, ou bien encore, après avoir goûté aux révélations du Graal, ils ne savent pas résister au péché, comme Lancelot qui retombe dans son amour pour Guenièvre.
La Mort le Roi Artu illustre le danger des passions auxquelles les chevaliers, trop prisonniers du monde matériel, ne peuvent renoncer, pour se consacrer comme Galaad à la perfection spirituelle. La Table ronde disparaît en même temps que meurt le royaume d'Arthur dans le sang, le désordre et les guerres.

 
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