Arthur

Les Merveilles de Bretagne
Danielle Quéruel

Plus que tous les autres textes littéraires composés au Moyen Âge, les romans arthuriens font une place notable au merveilleux. Ces récits de chevalerie dont les personnages sont issus d'un passé légendaire se déroulent dans un univers anachronique - celui du monde féodal médiéval -, mais ne se cantonnent pas dans un réalisme étroit. Ils laissent apparaître des traces de merveilleux, voire des épisodes surnaturels. Les motifs romanesques que les auteurs médiévaux reprennent dans les romans de la Table ronde proviennent le plus souvent d'une matière celtique ancienne, elle-même déjà teintée de merveilleux : lieux et objets magiques, rencontres avec des êtres surnaturels, croyance à un autre monde.
La matière arthurienne, au cours des siècles, c'est-à-dire depuis le VIe siècle jusqu'au XIIe siècle, a certainement été proche de ces motifs merveilleux qui se sont transmis essentiellement de façon orale, sans laisser de traces écrites directes. Cela explique que les allusions à certains personnages ou lieux liés au merveilleux tels que Merlin, les fées Morgane ou Viviane, les lacs et les fontaines soient seulement épisodiques ou que certains motifs gardent leur mystère : quel est le sens de la charrette sur laquelle monte Lancelot dans le roman du Chevalier de la Charrette ? s'agit-il d'un objet venu d'un autre monde ? Quel est le "pays dont nul ne se retourne" ou Guenièvre est emmenée ? S'agit-il du pays des morts ou d'un pays où géants et fées existent encore ?
Les auteurs du Moyen Âge se sont trouvés devant une matière celtique riche, mais déjà transformée par le temps ou même partiellement oubliée au XIIe siècle. De plus bien que la littérature arthurienne soit considérée comme une littérature de fiction et de divertissement, le poids de l'Église pèse sur le travail des clercs et les pousse parfois à rationaliser les motifs merveilleux. Les enchantements magiques, les phénomènes extraordinaires troublent les esprits chrétiens et passent souvent pour relever de l'action du diable.
Malgré les changements de mentalité, les auteurs du Moyen Âge qui racontent les aventures des chevaliers arthuriens ont choisi de conserver dans leurs récits un certain nombre d'éléments merveilleux, donnant ainsi à leurs ouvres une poésie profonde et suggérant un lien avec un passé mythique. Les historiens comme Wace et Geoffroy de Mommouth ont conservé certaines de ces traces anciennes de merveilleux ; quant à Chrétien de Troyes, véritable fondateur de la littérature arthurienne française, il a été lui aussi sensible à la séduction du merveilleux et l'a utilisé pour orner ses récits.

Aspects du merveilleux dans les romans du XIIIe siècle

Les romans composés au XIIIe siècle donnent au merveilleux une place plus visible. Celui-ci revêt alors deux formes : tout d'abord des motifs profanes anciens sont repris et développés tandis que d'autres reçoivent une signification chrétienne. C'est ainsi que le roman de Lancelot en prose explique ce que ne disait pas Chrétien de Troyes : par exemple comment le jeune Lancelot a été enlevé, puis élevé par la Dame du lac ou comment il rencontre dans les forêts bretonnes la fée Morgane qui par jalousie l'enferme dans son château enchanté.
Les chevaliers, en particulier Lancelot ou Gauvain, sont confrontés à des aventures périlleuses souvent irrationnelles et merveilleuses : ils sont hébergés dans des châteaux étranges où ils doivent dormir dans des lits piégés, se battre contre des objets magiques comme des échiquiers dont les pièces se déplacent seules ou contre des armes exceptionnelles, lances ou épées, qui se meuvent toutes seules. Ces scènes sont nombreuses et représentent autant de métaphores des périls auxquels les héros doivent s'exposer.
D'autres romans multiplient ce type d'aventures merveilleuses, voire fantastiques. Dans les Merveilles de Rigomer par exemple Lancelot affronte successivement un chevalier géant, un serpent, une lance magique qui paralyse, un anneau qui fait perdre la raison, des chevaliers qui se multiplient quand on les tue. Dans La Mule sans frein Gauvain se trouve en face de bêtes sauvages qui s'inclinent devant un cheval magique, il pénètre dans un château tournant etc. . Dans La Vengeance Raguidel, il arrache au cadavre porté par une nef magique un tronçon de lance qui lui sert à tuer le meurtrier.
Le surnaturel chrétien se développe surtout dans les Continuations du Conte du Graal et dans la Quête du Saint Graal. Les différentes visites au château du Roi-Pêcheur sont marquées par des signes surnaturels : une voix venue du ciel guide les chevaliers, une nef miraculeuse les emmène, des chapelles vides sont sur leur chemin, des rencontres inquiétantes se présentent à eux : chevaliers noirs, créatures diaboliques. Quand le Graal apparaît, il ne s'agit plus d'une écuelle proche des plats celtiques ou d'un objet magique, mais d'un vase reliquaire au sein duquel se manifeste un miracle : l'apparition du Christ sous la forme d'un enfant. Présenté comme le vase qui a recueilli le sang du Christ, il acquiert dans ces textes une dimension spirituelle et manifeste les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption.
Il y a donc une profonde ambiguïté de la merveille dans la littérature arthurienne. L'imagination des auteurs est nourrie par tous les motifs merveilleux que la tradition celtique leur a léguée, mais ils choisissent tantôt de les rationaliser, tantôt de les christianiser. Dans tous les cas le merveilleux donne son sens à l'action des chevaliers : ils doivent mettre fin aux aventures de Bretagne en dissipant les enchantements, c'est-à-dire les manifestations du démon. Mais avant tout, qu'il soit distillé en touches discrètes ou largement développé, le merveilleux donne aux romans arthuriens une part de rêve et de poésie.
 
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