Arthur

L’invention du roi Arthur
Danielle Quéruel

Le personnage du roi Arthur et les principaux éléments qui vont construire la légende arthurienne apparaissent dans les textes à partir du XIIe siècle. Conçu alors comme un personnage historique, Arthur incarne un roi puissant et conquérant, symbolisant la légitimité du pouvoir et la grandeur du passé breton.
Les rois de Bretagne, d’abord les rois d’origine normande au début du XIIe siècle, puis les Plantagenêts quelques décennies plus tard, ont besoin de justifier leur règne, de légitimer leurs conquêtes et de fortifier leur image en face des souverains de France et des autres pays d’Occident.
Jusqu’à cette période, seuls quelques textes, chroniques ou récits hagiographiques, mentionnent le nom d’Arthur ; mais il n’est encore qu’un combattant, un dux bellorum, chef de guerre, qui au début du VIe siècle s’illustre dans les luttes contre les Saxons et défend les terres bretonnes. L’Historia Brittonum, écrite par Nennius au début du IXe siècle, ou les Annales Cambriæ vers 950, confirment qu’un personnage nommé Arthur a été plusieurs siècles auparavant un chef de guerre important grâce à qui le royaume breton s’est formé et a résisté aux envahisseurs. Cependant ce sont les auteurs bretons du XIIe siècle qui ont fait de lui un souverain prestigieux, conquérant et justicier, champion des combats contre les païens, et qui l’inscrivent dans la succession des rois de Bretagne. Guillaume de Malmesbury, dans les Gesta regum Anglorum vers 1125, puis Geoffroy de Monmouth dans l’Historia Regum Britanniae vers 1138, racontent l’histoire de la Bretagne depuis l’arrivée de Brutus dans l’île d’Albion jusqu’à la mort d‘Arthur et la chute de l’empire breton. Ces textes remplissent une fonction généalogique indéniable et offrent aux souverains contemporains les ancêtres exceptionnels dont ils rêvaient.

L’idéologie politique : la rivalité entre Capétiens et Plantagenêts

Geoffroy de Monmouth dédie son œuvre à des bienfaiteurs qui sont tous d’origine normande : Etienne, roi d’Angleterre [1135-1154], fils du comte de Blois et petit-fils de Guillaume Le Conquérant, et Robert, comte de Gloucester, deuxième personnage du royaume après le roi. Face à un peuple breton qui n’oublie pas les origines normandes de ceux qui les gouvernent, ces puissants personnages qui dirigent alors l’Angleterre ont besoin de se rattacher à un passé glorieux et à un héros dynastique. Geoffroy de Monmouth le fait en racontant comment autrefois la Bretagne s’est formée par une volonté expansionniste qui a culminé avec Arthur. Il crée ainsi un personnage qui pour les Bretons va être l’équivalent de ce qu’est Charlemagne pour les Français. Entre Capétiens et Plantagenêts il y a en effet une rivalité idéologique. Le rite du sacre et de l’onction qui caractérise la monarchie française, le pouvoir thaumaturgique des rois, l’ascendance exceptionnelle de Charlemagne, empereur d’Occident et lieutenant de Dieu sur la terre, enfin la riche hagiographie et la littérature épique qui existe aux XIe et XIIe siècles autour de la "matière de France" donnent à la monarchie française un passé prestigieux. Les rois de Bretagne, qui tout au long du XIIe siècle construisent un état de plus en plus fort en face des autres royaumes d’Occident, ont besoin d’un héros national qui soit l’emblème de la monarchie insulaire.

Le rôle des clercs : Geoffroy de Monmouth et Robert Wace

 
Réinventant le passé à partir de sources légendaires, Geoffroy de Monmouth quitte son rôle de chroniqueur pour entrer dans la fiction, poussé par un désir de légitimer le passé breton pour servir la royauté contemporaine. Après avoir intégré à son récit le mythe glorieux des origines troyennes de la Bretagne en racontant comment Brutus, arrière-petit-fils d’Enée, s’installa dans une île encore sauvage appelée Albion, puis Bretagne, il introduit un autre héros mythique lié à la christianisation de l’île, Arthur, un jeune homme d’une valeur et d’une libéralité exceptionnelles.

Le merveilleux, profane et religieux tout à la fois, entoure le héros : l’emblème d’Arthur est le dragon, ses armes sont d’origine féerique, en particulier son épée Caliburn, son écu porte l’image de la Vierge Marie. La Bretagne est alors encore terre d’enchantements, les lacs et les forêts sont encore soumis à des forces magiques. Arthur est d’abord vainqueur de monstres et de géants, puis des ennemis qui comme les Scots menacent l’intégrité de la Bretagne ; il soumet l’Irlande, le Danemark, l’Islande, la Norvège, la Gaule et est le vainqueur du géant Frollo qui détient la ville de Paris, puis se prépare à marcher victorieusement sur Rome lorsqu’il est trahi et tué par Mordred, son neveu.
Grâce à Geoffroy de Monmouth les rois d’Angleterre disposent à leur tour d’une figure royale mythique et d’un passé prestigieux.

Le Roman de Brut

Quelques années plus tard, un clerc normand nommé Robert Wace, est chargé par le roi Henri II Plantagenêt de rédiger à nouveau une histoire d’Angleterre, mais cette fois en anglo-normand, langue pratiquée alors à la cour. Wace dédie son œuvre en 1155, à Aliénor d’Aquitaine, épouse du roi. Tout en s’inspirant de Geoffroy de Monmouth, il développe le portrait d’Arthur et la description de sa cour et l’histoire arthurienne occupe un tiers de son récit, qu’il appelle La Geste des Bretons, mais que nous connaissons sous le nom de Roman de Brut. Arthur est désormais le modèle du souverain idéal, homme de guerre capable de soumettre les peuples d’Occident, mais aussi de réunir autour de lui les chevaliers les plus illustres. Wace est le premier à dire que c’est Arthur qui a institué la Table Ronde afin d’éviter les querelles de préséance entre ses chevaliers et à mentionner la légende selon laquelle Arthur, après avoir été blessé par Mordred et emporté en Avallon par des fées, reviendra un jour libérer son peuple.

Ni Geoffroy de Monmouth, ni Wace ne sont les inventeurs de la matière de Bretagne, mais ils ont contribué à sa diffusion et à son rôle politique. La cour des Plantagenêts a été un lieu privilégié pour le développement de la légende arthurienne.

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