Arthur

La chevalerie arthurienne
Danielle Quéruel

Dans le roman de Cligès, Chrétien de Troyes fait un éloge appuyé de la cour d'Arthur en inventant un personnage, le jeune Alexandre, fils de l’empereur de Grèce, qui demande à son père de le laisser aller en Occident au service d’Arthur "en terre étrangère pour voir le roi et les barons dont le renom de courtoisie et de prouesse est si grand" [vv. 138-141]. Le jeune homme ne veut pas devenir chevalier dans son pays, mais auprès d’Arthur afin de faire partie de la plus célèbre chevalerie du monde. Ainsi des chevaliers venus de tous pays, attirés par la largesse du souverain et la gloire de sa cour, se rassemblent autour d'Arthur, à la recherche d’un idéal chevaleresque inégalé. Car la figure même d'Arthur, roi conquérant issu des récits celtiques, participe de l’idéal chevaleresque. Dans le roman de Brut, Wace trace le portait d’un homme qui, comme tous les chevaliers, aime la prouesse, l’honneur, la vertu, mais surtout mérite "prix" et renommée. Peu à peu, dans les romans, la valorisation de la fonction guerrière se déplace du roi vers ses chevaliers : ceux-ci incarnent l’action guerrière et le roi se contente de la contrôler. Ainsi c’est vers la cour que sont envoyés tous les adversaires vaincus et faits prisonniers par les chevaliers et le roi a pour rôle de les réintégrer dans l’ordre social. Arthur laisse agir ses chevaliers : dans le Conte du Graal comme dans le Chevalier de la Charrette, il ne combat pas et n’est plus que le garant de la justice et des lois, tandis que les chevaliers occupent seuls ou dans une relation de compagnonnage, le devant de la scène.
 

Les chevaliers de la Table ronde

Dans l'imaginaire du Moyen Âge, les chevaliers de la Table ronde portent en eux toute une part de rêves et de légendes. C'est cet imaginaire, venu de récits celtiques anciens, qui a donné paradoxalement à la littérature romanesque française ses premières lettres de noblesse : les chevaliers arthuriens sont devenus les héros des premiers romans écrits en langue française dans la seconde moitié du XIIe siècle. En inventant le roman de chevalerie dans les années 1170, Chrétien de Troyes donne un "sens" à cette "matière de Bretagne" : il justifie les exploits des chevaliers en proposant une éthique faite de mesure et de charité. Peintre de caractères autant que moraliste, il donne à ses récits une véritable profondeur psychologique, et démontre que, d'épreuve en épreuve, les héros se dépassent. Erec, Cligès, Yvain, Lancelot, Perceval illustrent cet idéal chevaleresque fait de prouesse et d'honneur. De roman en roman, ces chevaliers partent à la recherche d'aventures exceptionnelles. Leurs exploits rejaillent sur la cour arthurienne et lui assure joie et prestige.
Tout au long du XIIIe siècle, la littérature arthurienne se développe ensuite en fonction d'un jeu complexe de réécritures successives qui aboutit à la production d'un ensemble foisonnant de textes, d'une longueur extraordinaire, sans cesse complété, enrichi, passant des vers à la prose et surtout de plus en plus tiré vers une interprétation chrétienne.
Les récits sortis de la mythologie celtique sont à cette époque confrontés à une réflexion mystique sur l'existence et la justification de l'ordre de la Chevalerie : le chevalier devient alors un "soldat de Dieu".

La Table ronde : un idéal chevaleresque


L’invention de la Table ronde est le symbole même de l’idéal de la royauté arthurienne et de la reconnaissance de la chevalerie. En privilégiant ce motif, les auteurs arthuriens rappellent ainsi l’origine ancienne et merveilleuse de la royauté d’Arthur. Selon Wace, il s’agit pour le roi de prévenir toute querelle de préséance entre des chevaliers prêts à s’emporter et à se disputer la première place. La Table ronde institue une relation d‘égalité entre eux, mais aussi entre le roi et la communauté des chevaliers puisque aucune place n’est plus importante qu’une autre autour de cette table. Selon les textes le nombre des places varie : de douze pour Robert de Boron – sans doute influencé par le souvenir de la Cène – jusqu'à 1600 pour Layamon au début du XIIIsiècle ! La Table ronde perpétue l’usage ancien celte selon lequel les guerriers étaient assis autour du roi ; mais les auteurs médiévaux se plaisent à lui donner un caractère universel en expliquant que la table est ronde parce qu’elle signifie la rotondité du monde. Les chevaliers de la Table ronde ont pour mission de rendre à la terre sa prospérité, de faire cesser les enchantements ou les injustices ; la Table ronde devient à elle seule l’expression la plus haute de l’idéal chevaleresque.
 

En quête de valeurs spirituelles

D'abord organisée sur le modèle féodal, l'institution de la Table ronde prend sa véritable signification lorsque les chevaliers sont lancés vers la quête de valeurs spirituelles. L'aventure du Graal en est la plus belle illustration. Le but de cette quête, c'est de parvenir à une forme de perfection morale et spirituelle, de renoncer aux valeurs mondaines et d'être parmi les élus qui rejoindront Dieu lors du Jugement Dernier. La chevalerie mondaine s'avère insuffisante pour apporter la paix et le bonheur au monde, et le héros de la Table ronde dans cette littérature médiévale tend à devenir un saint ; seul Galaad, admirable création des clercs du XIIIe siècle, y parviendra et, prédestiné entre tous les autres chevaliers, trouvera le Graal.


 

 
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