Arthur

Figures emblématiques de la Table ronde
Danielle Quéruel

Le nombre de chevaliers de la Table ronde varie selon les auteurs et les textes, de douze pour Robert de Boron... jusqu'à mille six cents pour Layamon ! Arrêtons-nous sur cinq figures emblématiques : Perceval, Yvain, Gauvain, Lancelot et Galaad.

Perceval, chevalier prédestiné ?

Au début du roman de Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, Perceval n'est pas encore prédestiné à de hautes aventures. Héros sans nom, il n'est qu'un jeune garçon, naïf et fruste, élevé dans la forêt galloise et tenu par sa mère dans l'ignorance de tout ce qui concerne la chevalerie. Initié par Gornemant de Goort à la technique et aux règles du combat, il réussit dès sa première aventure à s'emparer des armes d'un chevalier redoutable, ennemi de la cour et, devenant ainsi le Chevalier Vermeil, il est intégré dans le monde arthurien qui le fascinait. Puis, en combattant pour défendre Blanchefleur, il découvre la dimension courtoise et morale de la chevalerie. Mais ce n'est qu'après son passage au château du Roi-Pêcheur, lorsqu'il prend conscience pour la première fois de sa conduite et de la faute qu'il a commise en oubliant sa mère, qu'il a soudain la révélation de son nom, Perceval le Gallois. Seul l'ermite rencontré le Vendredi Saint lui explique qu'il appartient à un haut lignage et qu'il est le parent non seulement du roi Arthur, mais aussi du Roi-Pêcheur. Le "saint homme" lui révèle également que, s'il a échoué et omis de poser les questions attendues sur la Lance et le Graal, c'est à cause du péché commis vis-à-vis de sa mère qu'il a abandonnée. Perceval alors se confesse, apprend la charité et fait pénitence...

Quelles questions aurait dû poser le jeune homme devant le Cortège au Château du Roi-Pêcheur ? Il devait demander et apprendre qui il sert – c'est-à-dire le roi –, et ce qu'il sert – une nourriture divine capable de préserver celui qui l'absorbe. Le roi, en effet, est blessé et la souveraineté de son royaume est anéantie. Perceval n'a pas compris qu'en ne posant pas de questions par timidité, il n'a pas réussi l'épreuve qui lui était proposée. Les continuateurs de Chrétien de Troyes – Gerbert de Montreuil en particulier – ont joué sur l'étymologie du nom de Perceval, jeu courant pour les clercs du Moyen Age, et Perceval devient pour eux celui qui "perce" le "val", c'est-à-dire qui découvre le château caché du Roi-Pêcheur et perce ainsi le secret de sa propre histoire en même temps que celui du cortège du Graal.


Prédestination de Perceval ? Oui, si l'on se souvient qu'à son arrivée à la cour d'Arthur, selon Chrétien de Troyes, une prédiction se réalise : une jeune fille qui n'avait pas ri depuis six ans rit en voyant le jeune homme et reconnaît en lui un chevalier que "nul ne surpassera". Perceval apparaît alors, sinon comme le libérateur attendu par tout un lignage, du moins comme un chevalier promis à une destinée exceptionnelle. II est différent d'Erec, de Cligès, d'Yvain et même de Lancelot, dont la conduite est surtout commandée par des valeurs courtoises et chevaleresques. II n'est pas encore l'égal de Galaad, mais, avec Perceval qui a été confronté à la liturgie du Graal, la chevalerie se confond avec une éthique morale et trouve son couronnement dans la découverte des valeurs religieuses. Le sens profond de ce récit n'est-il pas que Perceval annonce que la chevalerie terrienne doit s'ouvrir à des valeurs spirituelles ?
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Le parcours exemplaire d'Yvain

Le héros qui, dans les romans français, incarne peut-être le mieux les valeurs de la chevalerie arthurienne, c'est Yvain, fils du roi Urien. Dans le roman du Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, il suit un parcours exemplaire pour un héros de la Table ronde. Il quitte la cour, solitaire comme doit l’être un chevalier errant, attiré par l'aventure de la Fontaine merveilleuse et, après avoir affronté le prodige de la tempête et le gardien de la fontaine, il gagne l'amour de Laudine après avoir tué son époux, le chevalier Esclados le Roux. En l'épousant, il devient le maître de son domaine. Puis, tenté par les aventures des chevaliers de la cour, par la gloire et les tournois, il rejoint Gauvain et consacre son temps à des rencontres où sa prouesse fait merveille, mais où il ne gagne que vaine gloire et renommée mondaine. Yvain, ayant oublié de rejoindre sa femme au terme fixé, souffre d’être rejeté par elle et sombre dans ne profonde démence, amnésique, vivant comme un être sauvage dans la forêt. Enfin, sous le pseudonyme de "Chevalier au lion", acquis en défendant un lion contre un serpent, c'est-à-dire, symboliquement, en choisissant le bien contre le mal, le droit en face du tort, le héros triomphe d'une série d'épreuves. Chaque fois, il prend la défense des faibles et des opprimés ; c’est ainsi qu’il libère des jeunes filles enfermées dans le château de Pesme-Aventure, condamnées à tisser, il prend la défense de la cadette de Noire-Espine, combat un géant Harpin, puis les fils du "netun", être diabolique, qui font régner la terreur sur les hommes. Ce n’est qu’après une longue série d’épreuves et de renoncements que le chevalier Yvain peut regagner l’amour de sa femme. Le parcours suivi par Yvain prouve que, si le culte de la prouesse est primordial dans les romans de la Table ronde, le héros, d'aventure en aventure, d'épreuve en épreuve, mûrit, s'ouvre sur les autres et sur la charité, et, en choisissant de défendre des causes justes, devient le représentant du droit.
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Messire Gauvain, la "fleur de la chevalerie"

De tous les chevaliers de la Table ronde Gauvain est sans conteste celui qui a connu tout au long du Moyen Âge la fortune romanesque la plus complexe et la plus variée. Neveu du roi Arthur, auréolé dès les premiers témoignages littéraires d’une réputation de prouesse, de générosité et de gloire, il incarne dans les romans de Chrétien de Troyes, et dans la plupart des continuations composées au XIIIe siècle, l’idéal de la chevalerie. Fils du roi Lot d’Orcanie et de la reine Morcades, sœur d’Arthur, il bénéficie d’une place de premier plan à la cour ; ses frères Agravain, Guerrehet et Gaheriet apparaissent plutôt dans les romans tardifs et y jouent un rôle moins important.
Gauvain est un chevalier séduisant et disponible, animé par le goût du risque et par une prouesse sans faille. Chrétien de Troyes, dans Le Chevalier au lion, le désigne comme "celui qui était la fleur de chevalerie et dont la renommée l'emportait sur tout autre mérite " : il est l’un des chevaliers destinés à affronter avec succès les plus grandes aventures. C’est lui qui relève le défi lancé par la Demoiselle Hideuse à la cour arthurienne consistant à aller délivrer une jeune fille assiégée dans le château de Montesclaire ; c’est lui qui part après Lancelot à la recherche de la reine Guenièvre. C’est Gauvain aussi qui entraîne Yvain à préférer les armes et les tournois à l’amour de sa femme.

Une image tantôt positive et brillante …

Modèle de courtoisie, il sait respecter la rêverie de Perceval, accueillir les nouveaux arrivants à la cour ou se faire le champion des demoiselles. Gauvain est sensible à la beauté des jeunes femmes par exemple à celle de la porteuse du Graal ; il parle d’amour avec la jeune suivante de Laudine, Lunete, mais ne s’attache à aucune femme. Curieusement il n'a jamais le premier rôle dans les romans de Chrétien de Troyes, mais il est toujours présent, exemple offert à tous. Dans le Conte du Graal, le personnage de Gauvain est riche de potentialités. L’inachèvement du texte a contribué à susciter bien des questions non seulement sur la fin de l’aventure du Graal, mais aussi sur le rôle qui aurait pu être laissé à ce chevalier par le romancier. Gauvain, plus expérimenté, plus réputé en chevalerie que le jeune et naïf Perceval, avait-il une chance d’être celui qui irait vers le Graal et réussirait cette ultime aventure ? Ou bien devait-il rester le brillant second d’un Perceval qui aurait non seulement gravi tous les échelons de la carrière chevaleresque, mais aurait acquis grâce aux conseils de son oncle, grâce à sa pratique des sacrements et à sa foi une valeur exceptionnelle ?

… tantôt noircie par une cruauté inattendue

Les continuateurs de Chrétien de Troyes ont répondu à ces questions en disqualifiant rapidement Gauvain dans la quête du Graal. Dans La Première Continuation de Chrétien de Troyes, deux visites successives de Gauvain au Château du Graal sont décrites. Lors de la seconde visite, Gauvain s'endort et se retrouve au bord d'une falaise. II n'a su poser qu'une partie des questions et n'a obtenu qu'une partie des réponses, et tout le monde regrette que le neveu d'Arthur n'ait pu mieux faire. Dans la Quête du Saint Graal, il est également exclu de la quête parce qu’il est trop attaché aux valeurs "terriennes" Ainsi Gauvain passe-t-il toujours à côté de la quête, mais – ce qui est plus grave – de récit en récit, il devient l’un de ceux par qui la quête se dégrade et par qui est provoquée la ruine du royaume arthurien. Enfermé dans sa mondanité et sa démesure, sourd à l’esprit de l’aventure du Graal, Gauvain dans La Mort le roi Artu est définitivement exclu de cette quête. Au cours du XIIIe siècle, certains textes non seulement insistent sur ses échecs, mais donnent au neveu d’Arthur une lourde responsabilité dans la transformation de l’aventure du Graal. Il contribue à en faire une aventure où les chevaliers s’affrontent, se tuent, se laissent aller à la violence et y trouvent de multiples occasions de s’adonner au mal.
Gauvain a toujours été trop humain, ne s’est jamais totalement identifié avec la volonté de ne penser qu’à Dieu, attaché aux valeurs terrestres. L’allusion aux péchés commis par Gauvain nous permet de comprendre la fortune du personnage au cours du XIIIe siècle. Gauvain en effet, de chevalier lumineux et glorieux dans les récits de Chrétien de Troyes devient peu à peu celui qui fait le malheur des autres. Dans certains textes, comme La Mort du Roi Artu, des rumeurs inquiétantes de meurtres et de trahisons courent sur lui. Gauvain cette fois est non seulement coupable d’avoir causé le départ des chevaliers, mais il a au cours de cette quête cédé à la violence, tué des adversaires de sa propre main. Il avoue au roi Arthur avoir tué dix-huit chevaliers de sa main dont le roi Baudemagu.

Le noircissement du personnage devient systématique à partir du moment où la quête du Graal n’est plus une aventure individuelle, mais engage toute la chevalerie arthurienne. C’est Gauvain en effet qui le premier fait le serment de participer à la quête du Graal, entraînant avec lui tous les chevaliers et vidant par là même la cour de ses forces vives. Le Roman de Tristan en Prose développe ce motif de même que la Quête du Saint Graal.
Devenu le héros de textes autonomes, le personnage de Gauvain a connu une fortune littéraire diverse, aussi souvent noirci qu’auréolé de gloire dans les multiples récits qui le prennent comme protagoniste au cours du XIIIe siècle. Il est souvent montré de façon parodique comme un chevalier mondain et futile dans des textes tels que L’Âtre Périlleux, Humbaut, La Demoiselle à la mule, Le Chevalier à l’épée, etc. Quant au Roman du Bel Inconnu il rappelle que Gauvain a eu un fils, Guinglain, avec la fée Blanchemal. En Angleterre un roman lui aussi teinté de merveilleux est écrit vers 1360, Sir Gawain and the Green Knight, et a connu un succès considérable.
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Lancelot, le "meilleur chevalier du monde"

Le personnage de Lancelot est d’une extraordinaire épaisseur et d’une complexité sans comparaison. De longs et interminables romans, des milliers de vers se concentrent sur les aventures de ce preux chevalier, qui passe du triomphe et de la gloire à la trahison et à la chute. Figure romanesque de premier plan, il est d’ailleurs le chevalier le plus populaire du Moyen Âge littéraire, dépassant la fortune des Gauvain, Yvain, Perceval et Tristan. Son succès est tel qu’il détrône en quelque sorte Arthur.

Les deux grands textes qui parlent de Lancelot ont été rédigés au tournant des XIIe et XIIIe siècles. Chrétien de Troyes est le premier à en faire le héros principal d’un de ses romans écrits en vers, Le Chevalier de la charrette (1177-1181). À sa suite, autour de 1220, vient le Lancelot du lac du cycle monumental composé de plusieurs romans et dénommé Lancelot-Graal. Ce texte, dont l’auteur nous est inconnu, est en prose et constitue une somme immense: la vie du héros et des royaumes dans lesquels il évolue est décrite et contée avec force détails.
Lancelot est le fils du roi Ban de Bénoïc et d’Elaine. À la mort du roi, dont les terres sont usurpées par un certain Claudas, le jeune homme est enlevé par une fée, la Dame du Lac, qui l’élève loin du monde. Pendant ce temps, Arthur forme son royaume et bâtit Camelot. Âgé de dix-huit ans, Lancelot entre à la cour du roi Arthur, après avoir été découvert blessé à la lisière de la forêt ou, selon les textes, ramené au château par la reine elle-même. Il doit y prouver sa force dans un grand tournoi. Les exploits du chevalier, appelé parfois le "Blanc chevalier", sont nombreux : l’un des plus célèbres étant celui du franchissement du pont de l’Épée, qui le conduit au domaine de Méléagant, ravisseur de Guenièvre. Chrétien de Troyes fait de la rencontre entre le jeune homme et la reine l’événement déclencheur d’une histoire d’amour qui va devenir le modèle de l’amour courtois.
Mais cet amour est un adultère, et bon nombre d’ennemis du royaume vont faire l’impossible pour en apporter la preuve.
Lancelot a une descendance illustre : il est le père de Galaad, futur chevalier de la Table ronde, le seul qui touchera au plus près le Graal. Mais cette naissance est d’une certaine façon maudite, puisqu’elle est la conséquence d’un philtre qui lui a fait voir Guenièvre dans les traits de la fille du roi Pellès avec laquelle il conçoit Galaad.
Le héros connaît la folie et l’emprisonnement. Mais soucieux de garder son amour, il sauve Guenièvre condamnée pour adultère au bûcher, et se retire dans un couvent.

Le personnage de Lancelot est d’une extraordinaire épaisseur et d’une complexité sans comparaison. De longs et interminables romans, des milliers de vers se concentrent sur les aventures de ce preux chevalier, qui passe du triomphe et de la gloire à la trahison et à la chute. Figure romanesque de premier plan, il est d’ailleurs le chevalier le plus populaire du Moyen Âge littéraire, dépassant la fortune des Gauvain, Yvain, Perceval et Tristan. Son succès est tel qu’il détrône en quelque sorte Arthur.

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Galaad, une figure christique


Le personnage de Galaad apparaît à la fin du Lancelot en prose, inventé par les clercs du XIIIe siècle pour répondre à l’attente engendrée par la Quête du Graal. La chevalerie arthurienne est en effet dans une impasse : méritante, mais trop mondaine, chrétienne, mais incapable d’échapper au péché. Ni Gauvain, ni Perceval – héros du Conte du Graal de Chrétien de Troyes et des Continuations écrites au XIIIe siècle – qui ont tenté à plusieurs reprises de se présenter au Château du Graal n’ont réussi malgré leurs efforts à atteindre la perfection chevaleresque et spirituelle nécessaire pour réussir la Quête du Graal. Il convenait donc de créer un héros dont la mission était d’achever cet accomplissement spirituel de la chevalerie.
Les liens de Galaad avec la cour arthurienne sont réels. Son père est Lancelot qui passe pour être le meilleur chevalier du monde, mais qui ne peut accomplir l’aventure du Graal à cause de son amour pour la reine. Sa mère est la fille du seigneur de Corbénic, autre nom du Roi Pêcheur, maître du château où se manifeste le cortège du Graal. Lancelot, dupé par la suivante de la fille de ce roi, absorbe un philtre et croit passer une nuit avec Guenièvre alors qu’il s’unit à celle qui donnera naissance à Galaad. L’enfant, élevé dans une abbaye de la forêt de Camaalot, y reste jusqu’à l’âge de quinze ans jusqu’au moment où un ermite lui annonce qu’il doit devenir chevalier et se rendre à la cour du roi Arthur. La Quête du Saint Graal, roman en prose composé vers 1215-1230, s’ouvre sur l’adoubement de Galaad par son père, puis sur son arrivée à la cour d’Arthur, réunie à Camaalot le jour de la Pentecôte. Vêtu d’une armure vermeille, il est accompagné d’un vieillard qui le présente comme le Chevalier Désiré "grâce à qui prendront fin les merveilles du pays et des terres étrangères". Il s’assied sur le Siège Périlleux, puis réussit à retirer une épée fichée dans un bloc de pierre ce qui révèle à tous qu’il est le "meilleur chevalier du monde" destiné à mettre fin aux aventures du Graal.

En quête du Graal

Galaad part avec 149 autres compagnons, chevaliers de la Table ronde, pour la Quête du Graal. Tous sont rapidement éliminés car ils refusent "daender leur vie". Galaad est l’un des trois chevaliers avec Perceval et Bohort qui parviennent le plus loin dans cette quête : les aventures qui se présentent à lui sont autant de signes démontrant qu’il combat pour Dieu. Ainsi il peut avec ses compagnons contempler la coupe qui a contenu le sang du Christ, recevoir la communion de la main même du Christ en personne. Galaad guérit le Roi Mehaignié en touchant ses plaies avec le sang tombant goutte à goutte de la lance sacrée.
Galaad est le seul à pouvoir achever l’aventure : vierge et totalement abstinent, il incarne la pureté et l’humilité prônées par l’Eglise. Il se rend à Sarras sur les ordres de Dieu et séjourne dans cette cité, nouvelle Jérusalem céleste, où se multiplient miracles et merveilles. Après avoir régné un an comme roi de Corbénic, il peut enfin contempler à l’intérieur du Saint Vase "les mystères célestes" et meurt, heureux de passer " de cette vie terrestre à la vie céleste". Emporté par les anges, il monte aux Cieux en pleine contemplation du mystère divin et le Graal est lui aussi emporté au ciel. En lui s’incarne enfin la rédemption de la chevalerie, alors que le monde arthurien s’écroule à cause de la déchéance morale et religieuse de la chevalerie de Bretagne.
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