Arthur

Messire Gauvain, la "fleur de la chevalerie"
Danielle Quéruel



De tous les chevaliers de la Table ronde Gauvain est sans conteste celui qui a connu tout au long du Moyen Âge la fortune romanesque la plus complexe et la plus variée. Neveu du roi Arthur, auréolé dès les premiers témoignages littéraires d’une réputation de prouesse, de générosité et de gloire, il incarne dans les romans de Chrétien de Troyes, et dans la plupart des continuations composées au XIIIe siècle, l’idéal de la chevalerie. Fils du roi Lot d’Orcanie et de la reine Morcades, sœur d’Arthur, il bénéficie d’une place de premier plan à la cour ; ses frères Agravain, Guerrehet et Gaheriet apparaissent plutôt dans les romans tardifs et y jouent un rôle moins important.

Gauvain est un chevalier séduisant et disponible, animé par le goût du risque et par une prouesse sans faille. Chrétien de Troyes, dans Le Chevalier au lion, le désigne comme "celui qui était la fleur de chevalerie et dont la renommée l'emportait sur tout autre mérite " : il est l’un des chevaliers destinés à affronter avec succès les plus grandes aventures. C’est lui qui relève le défi lancé par la Demoiselle Hideuse à la cour arthurienne consistant à aller délivrer une jeune fille assiégée dans le château de Montesclaire ; c’est lui qui part après Lancelot à la recherche de la reine Guenièvre. C’est Gauvain aussi qui entraîne Yvain à préférer les armes et les tournois à l’amour de sa femme.

Une image tantôt positive et brillante …

Modèle de courtoisie, il sait respecter la rêverie de Perceval, accueillir les nouveaux arrivants à la cour ou se faire le champion des demoiselles. Gauvain est sensible à la beauté des jeunes femmes par exemple à celle de la porteuse du Graal ; il parle d’amour avec la jeune suivante de Laudine, Lunete, mais ne s’attache à aucune femme. Curieusement il n'a jamais le premier rôle dans les romans de Chrétien de Troyes, mais il est toujours présent, exemple offert à tous. Dans le Conte du Graal, le personnage de Gauvain est riche de potentialités. L’inachèvement du texte a contribué à susciter bien des questions non seulement sur la fin de l’aventure du Graal, mais aussi sur le rôle qui aurait pu être laissé à ce chevalier par le romancier. Gauvain, plus expérimenté, plus réputé en chevalerie que le jeune et naïf Perceval, avait-il une chance d’être celui qui irait vers le Graal et réussirait cette ultime aventure ? Ou bien devait-il rester le brillant second d’un Perceval qui aurait non seulement gravi tous les échelons de la carrière chevaleresque, mais aurait acquis grâce aux conseils de son oncle, grâce à sa pratique des sacrements et à sa foi une valeur exceptionnelle ?

… tantôt noircie par une cruauté inattendue

Les continuateurs de Chrétien de Troyes ont répondu à ces questions en disqualifiant rapidement Gauvain dans la quête du Graal. Dans La Première Continuation de Chrétien de Troyes, deux visites successives de Gauvain au Château du Graal sont décrites. Lors de la seconde visite, Gauvain s'endort et se retrouve au bord d'une falaise. II n'a su poser qu'une partie des questions et n'a obtenu qu'une partie des réponses, et tout le monde regrette que le neveu d'Arthur n'ait pu mieux faire. Dans la Quête du Saint Graal, il est également exclu de la quête parce qu’il est trop attaché aux valeurs "terriennes" Ainsi Gauvain passe-t-il toujours à côté de la quête, mais – ce qui est plus grave – de récit en récit, il devient l’un de ceux par qui la quête se dégrade et par qui est provoquée la ruine du royaume arthurien. Enfermé dans sa mondanité et sa démesure, sourd à l’esprit de l’aventure du Graal, Gauvain dans La Mort le roi Artu est définitivement exclu de cette quête. Au cours du XIIIe siècle, certains textes non seulement insistent sur ses échecs, mais donnent au neveu d’Arthur une lourde responsabilité dans la transformation de l’aventure du Graal. Il contribue à en faire une aventure où les chevaliers s’affrontent, se tuent, se laissent aller à la violence et y trouvent de multiples occasions de s’adonner au mal.
Gauvain a toujours été trop humain, ne s’est jamais totalement identifié avec la volonté de ne penser qu’à Dieu, attaché aux valeurs terrestres. L’allusion aux péchés commis par Gauvain nous permet de comprendre la fortune du personnage au cours du XIIIe siècle. Gauvain en effet, de chevalier lumineux et glorieux dans les récits de Chrétien de Troyes devient peu à peu celui qui fait le malheur des autres. Dans certains textes, comme La Mort du Roi Artu, des rumeurs inquiétantes de meurtres et de trahisons courent sur lui. Gauvain cette fois est non seulement coupable d’avoir causé le départ des chevaliers, mais il a au cours de cette quête cédé à la violence, tué des adversaires de sa propre main. Il avoue au roi Arthur avoir tué dix-huit chevaliers de sa main dont le roi Baudemagu.

Le noircissement du personnage devient systématique à partir du moment où la quête du Graal n’est plus une aventure individuelle, mais engage toute la chevalerie arthurienne. C’est Gauvain en effet qui le premier fait le serment de participer à la quête du Graal, entraînant avec lui tous les chevaliers et vidant par là même la cour de ses forces vives. Le Roman de Tristan en Prose développe ce motif de même que la Quête du Saint Graal.

Devenu le héros de textes autonomes, le personnage de Gauvain a connu une fortune littéraire diverse, aussi souvent noirci qu’auréolé de gloire dans les multiples récits qui le prennent comme protagoniste au cours du XIIIe siècle. Il est souvent montré de façon parodique comme un chevalier mondain et futile dans des textes tels que L’Âtre Périlleux, Humbaut, La Demoiselle à la mule, Le Chevalier à l’épée, etc. Quant au Roman du Bel Inconnu il rappelle que Gauvain a eu un fils, Guinglain, avec la fée Blanchemal. En Angleterre un roman lui aussi teinté de merveilleux est écrit vers 1360, Sir Gawain and the Green Knight, et a connu un succès considérable.

 
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