Arthur

Chrétien de Troyes, peintre de l'amour
Danielle Quéruel

Chrétien de Troyes dans son cabinet de travail
Clerc rompu aux exercices de rhétorique et à la lecture des œuvres d’Ovide en particulier de L’Art d’Aimer, Chrétien de Troyes (ca. 1135-ca. 1185) dépeint avec habileté les différents moments de l’amour. D’un récit à l’autre des personnages sont placés dans des situations diverses : une jeune fille qui avait toujours dédaigné l’amour découvre ce sentiment telle Soredamor dans Cligès, une jeune femme, Fénice, refuse de se donner à son mari parce qu’elle en aime un autre, Laudine, l’épouse d’Yvain, est désespérée que son mari ait oublié de la rejoindre au terme d’un an, Énide se lamente que son mari, Érec, oublie ses devoirs guerriers pour rester avec celle par amour… Cette diversité romanesque correspond à des approches successives de la vérité humaine. Psychologue attentif aux mouvements des cœurs tout autant que peintre de caractères, Chrétien de Troyes donne toute la mesure de son talent d’écrivain lorsqu’il s’agit de décrire les différents moments de l’amour : la découverte du trouble amoureux, l’éclosion des sentiments, les aveux et les hésitations, les tourments et les espoirs, la joie ultime lorsque les amants peuvent enfin s’aimer.

De la beauté naît l'amour

Chrétien de Troyes répète après Ovide et les clercs du Moyen Âge que c’est de la vue de la beauté que naît l’amour : les yeux sont les messagers du cœur et le coup de foudre est immédiat. Le chevalier est fasciné par la beauté de la jeune fille qu’il rencontre : Érec, ayant accepté l’hospitalité d’un vavasseur, est surpris par la très grande beauté de sa fille, Énide, et décide de l’emmener à la cour du roi Arthur et de l’épouser. Soredamor et Alexandre, héros de la première partie du roman de Cligès, tombent profondément amoureux l’un de l’autre en se voyant pour la première fois sur le bateau qui les emmène du royaume arthurien à la Petite-Bretagne. Soredamor, suivante de la reine Guenièvre, n’a jamais aimé et est troublée par la présence du jeune chevalier Cligès, qui fait partie lui-même de la suite d’Arthur. Yvain succombe au charme de Laudine alors qu’elle pleure son époux et que sa beauté est troublée par ses larmes. Ces moments où les personnages se voient pour la première fois sont autant de prétextes pour dessiner le portrait des chevaliers et des dames. Dire toutes les merveilles que Dieu a su mettre en une seule créature, l’éclat de ses yeux, la blondeur de ses cheveux, l’harmonie de ses traits, la grâce de sa silhouette relève d’un exercice d’école que connaissent tous les clercs médiévaux rompus aux arts de la rhétorique. Chrétien de Troyes joue sur les noms de ses héroïnes : Blanchefleur porte un nom qui suggère la blancheur et la fraîcheur de son teint ou Soredamor ("sor" = blond) inspire l’amour grâce à la couleur cuivrée de ses cheveux ; il multiplie les comparaisons des tresses blondes avec l’or ou le cuivre, du teint blanc avec l’ivoire ou la neige, de l’éclat des yeux avec la vivacité d’un épervier, de la grâce de la silhouette avec l’œuvre d’un sculpteur. La mythologie sert aussi de repère : pour dire la beauté exceptionnelle du jeune Cligès, le romancier évoque Narcisse.


Apprécier la beauté est l’une des qualités du chevalier courtois, savoir deviner sous l’apparence la réalité du monde et des êtres est la preuve d’un profond raffinement. Pour dire comment Perceval, après avoir rencontré Blanchefleur, est capable de s’ouvrir à la courtoisie, Chrétien de Troyes a écrit l’une de ses plus belles scènes. Perceval, alors qu’il traverse une lande recouverte par la neige, y voit trois gouttes de sang. Une oie sauvage a été blessée en plein vol, par un faucon. Perceval, appuyé sur sa lance, contemple ces gouttes de sang qui lui rappellent l’éclat du visage de Blanchefleur et "les fraîches couleurs du visage de son amie qui est si belle" (Le Conte du Graal, vv. 4209-10). Il tombe dans une rêverie profonde au point d’oublier qui il est et où il est. Toute la matinée, il contemple les gouttes de sang qui s’estompent peu à peu avec la chaleur du soleil. Seul Gauvain, chevalier courtois lui aussi, comprend que ne n’était pas "rêverie vulgaire, mais pensée douce et courtoise." (Le Conte du Graal, vv. 4458-59). Le Conte du Graal est un roman d’éducation et d’initiation : la découverte de la beauté et de la courtoisie est l’une des étapes de cet apprentissage et fait partie de la découverte de la chevalerie.
En présence de la beauté, le coup de foudre ne peut qu’être immédiat, mais le souvenir des flèches décochées par le Dieu Amour s’accompagne le plus souvent de l’évocation de la blessure et des tourments qui font souffrir ceux qui aiment : Soredamor dans le roman de Cligès ne sait quelle maladie la touche et l’épuise ; plus tard, éclairée sur son mal par sa nourrice Thessala, ses souffrances redoublent car elle ne sait comment faire connaître ses sentiments au chevalier qu’elle aime. Ovide a transmis aux romanciers et poètes courtois cette tradition consistant à décrire l’amour comme une maladie qui fait que les amants rougissent, pâlissent, maigrissent, transpirent, perdent le sommeil… De longs monologues et des plaintes marquent ces moments de doute et d'attente. Chrétien de Troyes varie les situations et invente des péripéties complexes ou paradoxales : les regards se croisent, des personnages secondaires jouent le rôle de messagers, les mots qui révèlent les sentiments sont peu à peu prononcés. Comment ne pas sourire quand Yvain, au début du Chevalier au Lion, poussé par celle qu’il aime, Laudine, dont il vient de tuer le mari, à avouer son amour tandis qu’elle-même trouve du charme au meurtrier de son époux.

À partir du moment où les sentiments sont avoués, les étapes de la relation amoureuse sont rapidement parcourues et les obstacles franchis. Peu de descriptions des baisers, des caresses et des premières étreintes : la joie d’amour est très rapidement évoquée, mais de façon concrète, comme si l’amour ne pouvait qu’être partagé charnellement à partir du moment où les cœurs sont unis. Chrétien de Troyes, qu’il s’agisse d’une union dans le cadre du mariage ou au sein d’un adultère, suggère avec pudeur la joie indicible partagée par les amants : Érec oublie tout dans les bras d’Énide, Lancelot et Guenièvre enfin réunis connaissent un bonheur absolu. Chrétien de Troyes sait évoquer la réalité de l’union des corps avec discrétion, usant de prétéritions et de litotes, s’amusant à répéter que la joie des amants est si grande que le poète ne peut trouver de mots pour en parler.
 
haut de page