Arthur

Un véritable art d'aimer
Danielle Quéruel

Pour décrire les différents moments de l’amour Chrétien de Troyes s’inscrit dans la tradition littéraire développée à la même époque par les romans antiques et par la poésie lyrique. Son originalité est double. D’une part, s’emparant de héros venus d’un univers celtique, il les a dotés de sentiments, leur a inventé des aventures nouvelles et leur a donné une épaisseur psychologique qui les fait sortir de la sphère historique et leur donne un statut véritable de personnage romanesque. D’autre part, tout en connaissant admirablement les modes littéraires en vogue à la fin du XIIe siècle et en particulier l’idéologie courtoise, Chrétien de Troyes prend des positions personnelles et originales. Il place ainsi ses héros, dames ou chevaliers, dans des situations qui génèrent des conflits et des tensions amoureuses, mais qui lui permettent de dépeindre un véritable art d’aimer. Au sein de la cour arthurienne apparaissent ainsi des types romanesques variés : le chevalier nice, c’est-à-dire naïf, comme Perceval qui n’a jamais connu l’amour, le chevalier courtois, mais mondain et frivole qu’est Gauvain, le chevalier tout entier absorbé par sa passion tel Lancelot amoureux de la reine Guenièvre.

Amour et mariage

La plus grande originalité de Chrétien de Troyes est de ne pas suivre le modèle courtois qui préconise que l’amour ne peut se développer que hors du mariage, le plus souvent dans le cadre de l’adultère. Le romancier, sauf dans le Chevalier de la Charrette, démontre que l’amour peut et doit s’épanouir au sein du mariage : Érec, dès qu’il voit Énide, en tombe amoureux et l’épouse ; Yvain lui aussi devient le mari de Laudine, la dame de la fontaine et dirige son domaine. Quant au roman de Cligès, il met en avant deux couples d’amants qui s’unissent par les liens du mariage : Soredamor et Alexandre, puis Fénice et Cligès. Ainsi le prestige de la cour arthurienne est-il renforcé non seulement par l’arrivée de chevaliers prestigieux mais par ces unions qui prolongent la gloire et le rayonnement du royaume arthurien. Au sein de cette cour règne la reine Guenièvre qui a pour fonction de faire le bonheur des jeunes filles qui la servent ou qui viennent la rejoindre. C’est elle qui donne à Énide, fille d’un pauvre vavasseur, sa place à la cour et lui offre les vêtements, une tunique, un bliaut et un manteau magnifiques, qui mettent sa beauté en valeur et lui permettent de tenir son rang à la cour. C’est la reine aussi qui explique à Soredamor et à Alexandre dans le roman de Cligès que, puisqu’ils s’aiment, ils doivent s’avouer simplement leur amour, sans attendre et sans se faire souffrir inutilement, et de s’unir "dans l’honneur et le mariage" (Cligès, v. 2288), les mettant en garde contre toute liaison fondée sur la seule passion ou l’amour illégitime.
Les romans d’Érec et Énide, puis celui d’Yvain et du Chevalier au Lion développent cette position en contant l’initiation amoureuse de héros qui sont déjà des modèles de chevalerie et dont la renommée est reconnue à la cour du roi Arthur. Dans les deux cas Érec et Yvain ont rencontré et épousé une femme pour laquelle ils ont éprouvé un amour immédiat : Érec aime et épouse la toute jeune Énide, fille d’un vavasseur qui lui donne l’hospitalité, Yvain tombe éperdument amoureux de Laudine, veuve du chevalier Esclados le Roux, dès qu’il la voit et l’épouse sans même attendre la fin de son veuvage. Les romans qui commencent ainsi par dire comment les chevaliers trouvent le bonheur, la fortune et la stabilité démontrent ensuite que le mariage n’est pas une voie facile. Chrétien de Troyes construit l’intrigue romanesque de ces récits sur le fait que les deux couples connaissent une crise similaire car ils n’arrivent pas à concilier la vie privée et la vie publique, l’amour dans le mariage et les exigences de la chevalerie. Profondément épris de sa jeune épouse, Érec se laisse aller aux plaisirs de l’amour, s’attardant dans les bras d’Énide au point de négliger les combats et les exploits guerriers :

Hélas ! Il advint qu’Érec aima Énide avec une telle passion qu’il ne se souciait plus des armes et ne participait plus aux tournois. (Érec et Énide, vv. 2446-47)


Énide est à la fois son épouse, son amie et sa "drue", c’est-à-dire son amante : les plaisirs des sens conduisent Érec à l’aimer sans mesure et à cesser de porter les armes et de participer aux activités chevaleresques. Blâmé par tous les chevaliers arthuriens, il est accusé de "recreantise", c’est-à-dire de lâcheté et de paresse. Est-ce pour le romancier le moyen de dire que l’amour et la chevalerie ne sont pas compatibles ? Avec l’accord de sa femme, Érec décide de repartir en quête d’aventures et confirme ainsi aux yeux de tous sa valeur chevaleresque, apprenant à se surpasser sans négliger son amour pour Énide ni renoncer aux valeurs du mariage.
Dans le roman du Chevalier au Lion, une problématique similaire est développée. Yvain, à peine marié depuis huit jours avec Laudine, quitte rapidement son épouse sur les conseils de Gauvain. Celui-ci lui adresse des reproches et lui offre l’exemple d’une chevalerie qui ne vit que par les armes :

Serez-vous de ceux qui déméritent parce qu’ils ont pris femmes ? (Le Chevalier au Lion, vv. 2486-88)


Parmi ses arguments, il rappelle qu’une dame ne pourra rester amoureuse d’un chevalier dont la réputation et la valeur diminuent. Il ajoute que la joie d’amour n’en sera que plus grande après avoir été retardée et attendue. Yvain, convaincu par les arguments de Gauvain et repris par sa passion des armes, oublie de revenir auprès de Laudine au terme fixé d’un an et un jour. Il lui faut alors pour mériter son pardon et avoir le droit de revenir dans son château au-delà de la fontaine affronter bien des épreuves et des souffrances : combattre des adversaires redoutables (géants, serpent, etc.), dominer la folie dans laquelle il est plongé par désespoir, devenir le "chevalier au lion" c’est-à-dire celui qui protège les faibles et se bat pour la justice. Après tant d’aventures et de sacrifices, Laudine pardonne enfin sa faute à Yvain et accepte de faire la paix avec lui :

Désormais Yvain est au bout de ses peines puisqu’il est aimé et chéri par sa dame et qu’elle lui montre le même amour. Il a oublié toutes ses souffrances : la joie que lui procure la présence de sa douce amie les a effacées de sa mémoire. (Le Chevalier au Lion, vv. 6805-10)


Chrétien de Troyes démontre ainsi que l’amour doit s’épanouir au sein du mariage et est conforté par la fidélité du couple, s’opposant à la doctrine courtoise qui affirme que l’amour ne peut exister que dans l’adultère et la tromperie. Le roman de Cligès arrive à la même conclusion affirmant également la plénitude et le bonheur que l’on peut trouver dans le mariage :

De son amie Cligès a fait sa femme et il l’appelle son amie et sa dame, car il l’aime comme son amie et elle, également, l’aime comme on doit aimer son ami. (Cligès, vv. 6737-42)


Chrétien de Troyes s’amuse ici à employer pour dire les joies du mariage le vocabulaire plus souvent employé pour chanter les joies de l’amour courtois. Ainsi dans ces romans le chevalier arthurien ne renonce pas à ses qualités guerrières parce qu’il est amoureux. Le romancier démontre qu’il est lui possible, malgré les difficultés, de concilier vie conjugale et attrait de l’aventure, amour et chevalerie.

Le roman de Cligès : un anti-Tristan

Le roman de Cligès offre une variation sur ce même thème. Chrétien de Troyes pour écrire ce récit s’est fortement inspiré de la légende de Tristan et Yseut qui fut connue et appréciée tout au long du Moyen Âge. Dès le milieu du XIIe siècle les versions écrites par Béroul et Thomas fixent les éléments de cette histoire d’amour venue des mondes celtiques. Le cadre en est la Bretagne ; le monde du roi Arthur est proche bien que les aventures se déroulent tantôt à la cour du roi Marc en Cornouailles, tantôt en Petite-Bretagne.
L’amour de Tristan et Yseut est dû à un philtre absorbé par erreur par les deux jeunes gens alors qu’ils traversent la mer entre l’Irlande et la Cornouailles. Yseut, promise au roi Marc, l’épouse sans pouvoir renoncer à son amour pour Tristan, neveu du roi. Il s’agit ici d’un amour passionné qui ne peut exister que dans l’adultère,mis qui a été imposé aux jeunes gens par le pouvoir magique du philtre. Ils n’ont pas choisi librement d’être amoureux et amants. Les amants doivent se cacher et éviter aussi bien les dénonciations des vassaux jaloux que les ruses du nain Frocin qui veut leur perte. Chrétien de Troyes avait lui aussi composé une version de ce roman, mais le texte, perdu, n’est jamais parvenu jusqu’à nous. Au début du roman de Cligès, il dit avoir écrit sur "le roi Marc et Yseut la Blonde" (Cligès, v. 5) ; il aurait été intéressant de savoir si le romancier défendait ou condamnait la passion adultère de Tristan et Yseut. Dans le roman de Cligès se retrouvent en des allusions visibles à l’histoire de Tristan et Yseut et Chrétien de Troyes y développe une position très sévère à la fois contre la doctrine courtoise et contre la thématique du Roman de Tristan.
Fénice aime Cligès, le fils d’Alexandre et de Soredamor, mais doit se marier avec l’empereur Alis, oncle de Cligès. Fénice est la fille d’un roi d’Allemagne que l’on envoie chercher afin qu’elle devienne l’impératrice de Constantinople, mais dès qu’elle voit Cligès, elle en tombe amoureuse : sans philtre, ni magie, elle aime le neveu alors qu’elle doit épouser l’oncle. Au lieu de s’accommoder d’une situation d’adultère, l’héroïne recourt aux ruses et aux procédés les plus invraisemblables pour échapper aux réalités du mariage, aidée par sa nourrice Thessala, magicienne, qui joue auprès d’elle un rôle comparable à celui de Brangien auprès d’Yseut dans le Roman de Tristan. Fénice répète que son cœur et son corps ne peuvent être accordés qu’au même homme :

"Qui possède le coeur, possède aussi le corps, à l’exclusion de tous les autres hommes !" (Cligès, vv. 3145-46)


Elle refuse de suivre l’exemple d’Yseut, que ce soit en se partageant entre un mari et un amant, ou en s’enfuyant avec son ami, Cligès,  comme le font Tristan et Yseut dans la forêt de Morois :

Jamais je ne partirai avec vous de cette manière, car dans le monde entier on parlerait de nous comme d’Iseut la Blonde et de Tristan. (Cligès, vv. 5294-97)


Pour Fénice, un amour tel que celui de Tristan et Yseut manquerait de noblesse et serait condamnable et entaché de vice. Elle repousse avec force l’exemple d’Yseut qu’elle accuse de s’être prostituée avec deux hommes.
L’amour de Fénice et de Cligès ne triomphe qu’en recourant à des machinations extrêmes. Un premier philtre, fabriqué par Thessala, la nourrice de Fénice, permet à la jeune fille de protéger sa virginité ; son mari, après avoir absorbé ce breuvage, ne possède sa femme qu’en songe : 

Il croit l’étreindre, mais ne l’étreint pas : c’est du néant dont il tire son plaisir, du néant qu’il embrasse, du néant qu’il tient dans ses bras, du néant auquel il s’adresse, du néant qu’il voit, du néant qu’il enlace … (Cligès, vv. 3338-42)


Un second philtre donne à Fénice l’apparence de la mort et lui permet de s’échapper du palais impérial, enfermée dans un tombeau où elle se réveille trois jours plus tard. Elle retrouve alors la vie et le bonheur, libre d’aimer Cligès et de l’épouser. Son nom, Fénice, évoque le phénix, oiseau incomparable qui passait pour renaître de ses cendres. Le couple connaît un bonheur complet quand l’empereur Alis est chassé grâce à l’aide du roi Arthur et que Cligès peut retrouver en Grèce le royaume qui lui revient.
 
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