Arthur

Lancelot et les excès de l'amour courtois
Danielle Quéruel

Un seul roman composé par Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette, raconte l’amour passionné d’un chevalier arthurien pour une dame mariée. Lancelot, épris de la reine Guenièvre, femme du roi Arthur, part à sa recherche quand celle-ci est enlevée par Méléagant. Chrétien de Troyes, dans le prologue, affirme que c’est la comtesse Marie de Champagne, qui lui a commandé d’écrire un roman en français sur ce sujet et qu’il s’est contenté d’apporter son travail et son application à la composition de cette œuvre. Celle-ci exalte un amour mythique, sans doute inspiré par des traditions celtiques anciennes, en le parant des couleurs et des motifs de l’idéologie courtoise.
Issue de la poésie lyrique, ce courant littéraire se répand dans la France du Nord et dans les romans de la fin du XIIe siècle. Sans doute était-il au cœur des discussions qui se déroulaient dans les cours cultivées de l’époque comme celle de Marie de Champagne. Trouvères et romanciers chantent un amour qui ne peut s’épanouir que dans le secret, le plus souvent dans l’adultère, exigeant sacrifices et souffrances avant d’être récompensé par les faveurs suprêmes. Le chevalier dans cette littérature courtoise est au service de sa dame tel un vassal obéissant à son suzerain, mettant toutes ses capacités et ses forces pour satisfaire ses ordres. L’image de la dame autoritaire et exigeante en face d’un chevalier soumis s’impose alors avant de devenir dans les siècles suivants celle de "l’Orgueilleuse d’amour" ou de la "Belle Dame sans merci". C’est dans cet esprit que Chrétien de Troyes raconte l’aventure de Guenièvre et de Lancelot, n’hésitant pas à faire sourire des excès et des maladresses de Lancelot tout à sa passion pour la reine. Pour cela le romancier se plaît à développer des motifs romanesques qui placent ses personnages dans une tradition littéraire : Lancelot est tour à tour montré comme un chevalier oublieux de tout et "pensif, tantôt comme un amant-martyr, devant choisir entre l’amour et la raison.

L'humiliation de la charrette

La scène qui donne au héros son surnom, "le chevalier de la charrette" (v. 24), démontre que pour un chevalier le choix n’est facile entre l’amour et la chevalerie. Une charrette d’infamie conduite par un nain passe sur le chemin de Lancelot qui cherche à savoir où la reine a été emmenée. Le nain promet à Lancelot de le renseigner, mais lui pose une condition : monter sur cette charrette au risque de passer pour un criminel. Lancelot hésite quelques secondes, le temps de deux pas, avant de sauter sur la charrette, partagé entre son amour et la raison, entre le désir de retrouver la reine et la peur du déshonneur. Il commet ainsi une faute contre la fin’amor. Gauvain qui rencontre à son tour le nain refuse d’imiter Lancelot, jugeant sa conduite comme une pure folie. Le chevalier a-t-il eu raison de monter sur cette charrette et de ne penser qu’au sort de la reine avant son honneur ? Guenièvre lui fait payer très cher ces quelques secondes d’hésitation en lui réservant un accueil froid et sévère lorsqu’il parvient enfin à la rejoindre. Le roman démontre-t-il ici que le service d’amour ne souffre aucune faiblesse ou bien que la passion du chevalier l’entraîne à une conduite incompatible avec ses devoirs ? La reine finit par reconnaître sa sévérité et accepte de recevoir Lancelot dans sa chambre. Les amants connaissent enfin le bonheur lors d’une nuit d’amour. Chrétien de Troyes rejoint ici l’inspiration des poètes courtois conférant à cet amour une beauté et une profondeur inégalée.

L’attitude de Guenièvre tend à prouver que l’ordre de l’amour serait supérieur à celui de la prouesse. Il y a là un paradoxe sur lequel le romancier joue habilement : l’amour consiste en effet à se dépasser sans cesse pour mériter l’estime de la dame, suppose des efforts constants pour entrer dans un monde supérieur ; mais dire que l’amour exige une soumission poussant aller jusqu’à la lâcheté ou l’humiliation provoque un renversement des valeurs habituelles dans le monde de la chevalerie. Rarement un texte a poussé aussi loin la réflexion sur les excès auquel le code courtois peut mener les chevaliers. On a pensé que Chrétien de Troyes qui obéissant à la comtesse de Champagne en traitant ce sujet a ainsi montré sa liberté d’écrivain, n’hésitant pas à faire sourire de certains comportements de Lancelot et en le plaçant dans des situations caricaturales.

Le chevalier pensif

C’est ainsi que, sur le modèle lyrique de l’amant esbahi, paralysé par son amour et perdant toutes ses capacités en pensant à sa dame, Chrétien de Troyes fait de Lancelot un chevalier qui est entièrement pris par sa passion pour la reine. Submergé par le désir, il oublie à maintes reprises la réalité qui l’entoure. Ainsi lorsqu’il découvre sur le perron d’une fontaine un peigne et les cheveux d’or laissés par la reine, il défaille, s’évanouit et manque de tomber de cheval, puis serre les cheveux sur son cœur comme la plus précieuse des reliques. De même lorsque Lancelot aperçoit de loin la reine dans la campagne, il se laisse glisser hors de la fenêtre où il se trouve, prêt à mourir. Gauvain le retient en lui reprochant de haïr sa vie. De même, lorsque Lancelot doit traverser un gué gardé par un chevalier agressif, perdu dans ses pensées, il oublie de diriger son cheval et n’entend pas le défi de son adversaire jusqu’au moment où il tombe dans l’eau dans une posture humiliante pour un chevalier. Gouverné par l’amour, Lancelot ne sait plus voir le monde qui l’entoure, il ne sait plus qui il est :

Le chevalier de la charrette est plongé dans ses pensées comme un être sans force ni défense devant Amour qui le domine. Et sa méditation est si intense qu’il s’en oublie lui-même : il ne sait s’il existe ou non ; il ne sait quel est son nom ; il ne sait s’il est armé ou non ; il ne sait où il va ; il ne sait d’où il vient. Il ne se souvient de rien hormis d’une seule personne, et c’est pour elle qu’il a mis tout le reste en oubli ; c’est à elle seule qu’il songe si profondément qu’il n’entend, ne voit ni ne comprend rien." (Le Chevalier de la Charrette, vv. 711-724).


Malgré les situations parfois plaisantes ou parodiques, il y a là un beau motif littéraire, celui du "chevalier pensif", qui est volontiers développé dans la poésie lyrique du XIIe et XIIIe siècle.

L’amant-martyr

Pour rejoindre sa dame et mériter son amour, Lancelot doit comme Érec et Yvain accepter les épreuves et les souffrances. Le passage du Pont de l’Epée est l’une ces épreuves où la force et le sacrifice du chevalier sont exacerbés par son amour. Accroché à la lame tranchante d’une épée qui traverse le fleuve, il se blesse aux pieds et aux mains. Lorsque plus tard il peut rejoindre la reine dans sa chambre, au haut d’une tour, il doit écarter les barreaux de fer qui ferment la fenêtre et s’entaille profondément les mains et les doigts. Entièrement absorbé par ses pensées pour la reine, le chevalier ne sent pas la douleur.
Le chevalier est prêt pour sa dame à subir les blessures qui font de lui un martyr d’amour tout comme le Christ est le martyr de Dieu. La dame devient ici l’idole à laquelle le chevalier rend un culte : Lancelot devant le lit où la reine l’attend s’incline comme devant un autel, restant en adoration comme devant une sainte relique en laquelle il met toute sa foi. La nuit d’amour entre Lancelot et Guenièvre est alors évoquée comme une fête de tous les sens, et comme une joie indicible, plus grande et plus profonde que celle que connaissent tous les autres amants. Mais la séparation, lorsque le jour se lève, ravive la souffrance du chevalier qui part, désespéré : "Le corps s’en va, mais le cœur demeure." (Le Chevalier de la Charrette, v. 4705). Le personnage de Lancelot, imaginé par Chrétien de Troyes, est une superbe image de l’amant courtois poussant jusqu’à l’exaltation et l’extase l’amour qu’il porte à sa dame.

Chrétien de Troyes a puisé à pleines mains dans la matière celtique, mais a réussi à mettre en scène des chevaliers prestigieux appartenant à la Table ronde tout en donnant à ces récits de chevalerie une dimension humaine. Capable de peindre l’amour, de sonder les cœurs de ses personnages, il défend des positions originales pour son époque en prônant le mariage et l’amour des couples unis légitimement.

Un amour condamné dans le Lancelot en prose

L’amour de Lancelot et de Guenièvre trouve au XIIIe siècle un prolongement remarquable. Vers 1225-1230 est composé par un auteur anonyme un vaste ensemble en prose formant un cycle de trois puis de cinq romans, que nous appelons le Lancelot en prose. Sont ajoutés des épisodes que Chrétien de Troyes avait omis, ayant choisi de ne parler que d’une aventure épisodique, la quête de Lancelot à la recherche de Guenièvre ; les lecteurs du XIIIe siècle peuvent grâce au Lancelot en prose mieux connaître le héros, son enfance auprès de la Dame du Lac, son arrivée à la cour d’Arthur, sa première rencontre avec la reine et toutes les péripéties vécues avec Guenièvre. Le grand thème développé dans ce roman reste l’amour extatique que porte Lancelot à la reine : le trouble du jeune homme lors de sa première entrevue avec la reine où il est "esbahis et trespensés" c’est-à-dire stupéfait et paralysé par sa beauté, plongé dans un ravissement profond par cette vision. Il va désormais être le chevalier de la reine et reçoit son épée de sa main.
L’un de ses premiers exploits est la libération d’un château appelé La Douloureuse Garde où certains chevaliers comme Gauvain étaient gardés prisonniers. Il met fin aux enchantements maléfiques du château et aux mauvaises coutumes qui y règne. Le château s’appelle désormais la Joyeuse Garde. C’est là que plus tard Lancelot et Guenièvre se retrouveront. C’est là aussi que Lancelot propose à Tristan et Yseut de se réfugier alors que le roi Marc est à leur poursuite.
Le roman ne cache pas les dangers que courent les amants et la jalousie de certains. La plus dangereuse pour le bonheur de Lancelot et Guenièvre est sans conteste la fée Morgane. Dès sa jeunesse elle est "chaude et luxurieuse" et tombe amoureuse de Lancelot. Jalouse de Guenièvre, elle cherche à nuire aux amants. À plusieurs reprises, dans le roman de Lancelot en prose, elle enlève le chevalier et le garde dans son château au milieu de la forêt : soit elle l’endort en lui faisant boire un philtre et vole l’anneau que Guenièvre lui a donné, soit elle le garde victime d’un enchantement dans un lieu appelé le Val sans Retour, soit elle l’enferme dans une salle où Lancelot prisonnier peint sur les murs l’histoire de son amour avec Guenièvre. Morgue plus tard montre au roi Arthur cette "salle aux images" qui prouve que sa femme l’a trompé avec Lancelot.

Le Lancelot en prose demeure un roman de chevalerie, mais l’amour de Lancelot et de Guenièvre éclaire toute la conduite du héros : bien que condamnable, cet amour partagé est source de vaillance et de perfection dans une perspective mondaine et profane. Mais c’est à cause de cet amour considéré par l’Eglise comme un péché que le héros ne pourra pas conquérir le Graal. Dans la Quête du Saint Graal, roman qui suit le Lancelot en prose, Lancelot se confesse à des religieux, se repend de son amour et promet de ne plus jamais s’y adonner. Mais dès qu’il revoit la reine, il retombe dans sa passion et son péché. Les amants savent que leur amour est source de malheur, qu’il s'agit d’une folie, mais ils ne peuvent y mettre fin.

Enfin, dernier roman du cycle Lancelot-Graal, La Mort le Roi Artu raconte comment Lancelot et Guenièvre se retrouvent alors que les années ont passé et qu’ils s’aiment toujours en dépit de ceux qui veulent leur perte : Agravain, un des frères de Gauvain, cherche à les prendre en flagrant délit afin que le roi Arthur soit informé de son infortune, provoquant ainsi une guerre entre les chevaliers arthuriens et la perte du royaume.
 
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