Cycle du Lancelot-Graal : III. Roman de Lancelot
L'enlèvement de Lancelot par Viviane, la Dame du Lac
Manuscrit en quatre volumes réalisés pour Jacques d'Armagnac, duc de Nemours.
Atelier d'Evrard d'Espinques. Centre de la France (Ahun), vers 1475.
BnF, Manuscrits, Français 113 fol. 156v
© Bibliothèque nationale de France
Déposant le berceau sur l'herbe, non loin d'une étendue d'eau, la reine Hélène se précipite auprès du roi mourant. Quand, éplorée, elle revient vers Lancelot, une demoiselle serre l'enfant contre son sein. La reine l'implore de le laisser tranquille, ce pauvre petit, qui en ce jour a perdu et son père et sa terre ! Soudain la jeune fille se lève ; elle s'avance vers le lac et disparaît avec l'enfant sous la surface de l'eau, laissant sur la rive la reine évanouie. Cette demoiselle du Lac est une fée, celle qu'on appelle Ninienne ou Viviane, l'amie de Merlin. C'est pour le sauver qu'elle a enlevé l'enfant. Elle va l'élever comme son propre fils, lui choisir les meilleurs maîtres, et faire de lui un chevalier digne du Graal. Pour le protéger, elle ne lui révèlera pas ses origines, il sera le "beau trouvé" qui doit se faire un nom par l'épreuve. Mais la reine sa mère ignore tout de ce destin et s'abîme dans la douleur.

La Dame du Lac se dresse au milieu d'un cours d'eau, tenant dans les bras le jeune Lancelot. Si la disposition des figures évoque la vierge à l'enfant, le cadre de la scène rappelle les origines de Viviane qui porte un voile, mais dont la robe rouge se détache nettement sur le bleu de l'eau et le vert du décor naturel. La violence de l'enlèvement s'efface au profit de l'impassibilité mystérieuse de la ravisseuse qui contemple l'enfant dont le visage semble calme et serein. Le caractère énigmatique de l'enlèvement se reflète dans la gravité du visage de Viviane, concentrée sur l'enfant endormi. L'épisode est d'autant plus poignant qu'il est vu à travers le regard de la mère de Lancelot qui, sans deviner le caractère surnaturel de la scène, assiste impuissante au rapt mystérieux de son enfant. Elle sera ensuite rassurée sur le sort de son fils, mais demeure en ce moment dans la plus grande incompréhension et le plus grand chagrin. La représentation très figée de la Dame du Lac la montre tout à fait étrangère aux émotions humaines et à la situation dramatique de la reine. Elle ne prononce pas un mot à la prière pathétique de la reine et ne se donne pas la peine de lui expliquer ses intentions.
L'univers terrestre, soumis aux aléas de l'histoire et des passions humaines, est ainsi mis à distance du monde protégé de la merveille et des enchantements auquel appartient la fée du lac. Arraché à sa mère dans des circonstances très inquiétantes, Lancelot est donc temporairement soustrait aux contingences du monde humain : il bénéficiera d'une enfance paisible sous la protection de la fée.
 
 

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