Les enluminures médiévales rassemblent souvent en une seule image différentes étapes d’un récit ou les moments successifs de la vie d’un personnage. C’est le cas pour l'illustration du Roman de Merlin dont la rubrique, tracée à l'encre rouge, annonce avec précision le contenu du chapitre : « Comment est né Merlin, qui était tout velu, comment il a quitté la tour dans un panier, comment il fut baptisé, et comment sa mère fut conduite devant les juges qui voulaient la condamner à périr par le feu. »
Ces étapes se retrouvent dans la peinture qui entraîne le regard de la gauche vers la droite, en suivant le chemin d’une procession, avant de remonter par un sentier qui conduit là où justice sera rendue, tandis qu'un bûcher est en construction au fil du parcours. Trois lieux se détachent ainsi sur fond de paysage : la tour d’un château, l’église, la tente de la justice qui s'impose en sortant du cadre pour s’inviter dans le texte. Trois lieux de pouvoir dont Merlin va se jouer dans la suite du récit.

Fils d’un diable qui a trompé une femme vertueuse, Merlin connaît le passé et l’avenir. Il se révèle différent dès sa naissance : étonnant nouveau-né couvert de poils, il vit reclus dans une tour avec deux servantes et sa mère qui en attendra deux ans le procès en sorcellerie qui peut la conduire au bûcher. Entre-temps, on a descendu l'enfant dans un panier pour le faire baptiser en présence d'une foule curieuse qui va l'accompagner tout au long du périple : personnages féminins reconnaissables à leurs coiffures et à leur taille haut marquée ; personnages masculins revêtus de longs manteaux et de chapeaux. Parmi eux, on remarque un homme, habillé de bleu et coiffé d'un bonnet rouge, présent à toutes les étapes du parcours, sans doute le procureur. C'est lui qui reçoit Merlin à la sortie du panier et porte l'enfant ; au moment du procès, il se rangera avec les juges. Pour l'instant, il conduit l'enfant jusqu'au baptême, derrière deux jeunes clercs qui ouvrent la procession en portant des cierges. L'évêque lui-même, coiffé de sa mitre, office au seuil de l'église.
Tout près de là, dans un espace délimité par un muret, deux hommes s'affairent à la préparation du bûcher : ils portent chausses et tuniques alternativement jaunes et bleues. Cette couleur jaune vif, qui présente au Moyen Âge une connotation négative, est souvent dévolue aux bourreaux. Ils sont observés par trois personnages et une multitude de visages qui se haussent derrière le mur et rappellent l'attraction que représentait à l’époque une exécution capitale : c'était un spectacle !
Ces préparatifs pèsent comme une menace et semblent indiquer que le verdict est connu d'avance. Mais c'est sans compter les extraordinaires talents que Merlin va déployer lors du procès qui se tient en haut sous la tente.
L'accusée, les mains jointes en prière, laisse voir ses longs cheveux blonds. Elle a juste passé un manteau bleu sur la robe blanche qui déjà l’habillait lors de la naissance de son fils. Derrière elle, on reconnaît ses fidèles servantes qui l'ont accompagné tout au long de sa réclusion.
Merlin, maintenant âgé de deux ans, porte une robe orange et lève le bras pour défendre sa mère. Orateur et juriste hors pair, il argumente devant le procureur et les trois juges qu'il accuse à son tour, révélant leurs secrets et dénonçant leur partialité. Il parvient ainsi à faire reconnaître l'innocence de sa mère.
C’est lui qui assure l’intermédiaire entre le groupe des femmes et les hommes de loi, tout comme il symbolisait plus jeune l’échange entre le haut de la tour coupée du monde et le parvis de l’église sur lequel le baptême est célébré en extérieur et en public.
La teinte orange de la robe de Merlin, de même couleur que la tente de la justice, souligne une caractéristique essentielle du personnage : homme public, homme de la parole, Merlin sauve sa mère par son éloquence et fait valoir une justice supérieure.
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