Fables et textes satiriques




Les fables en latin qui circulent au Moyen Âge dérivent de trois collections inspirées d’Esope, mais écrites par Phèdre (Ier siècle après J.-C.), Babrius (IIe siècle après J.-C.) et Avianus (fin IVe siècle après J.-C.).

Au Moyen Âge , les fables d’Avianus sont étudiées par tous les écoliers. Celles de Phèdre sont largement recopiées dans les monastères et font l’objet, vers 1175, de deux adaptations en vers latins, qu’on appelle Romulus.

La première, qui compte 60 fables, a été rédigée par le chapelain du roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt, Walter l’Anglais, pour l’éducation du jeune roi de Sicile Guillaume II. Des moralités à portée générale viennent conclure chaque fable sur un ton sententieux.

La seconde est l’œuvre de l’Anglais Alexandre Nequam : ses 42 fables animalières sont avant tout un outil d’enseignement, destiné à fournir des exemples moraux pour les sermons.

Vers 1180, la grande poétesse Marie de France écrit le premier recueil de fables en français à partir du Romulus. Elle est la première à concevoir la fable en tant que genre littéraire à part entière, autonome et vivant, où il est possible de faire œuvre créatrice (un quart de ses 103 fables sont nouvelles), et met davantage en avant la morale que le récit lui-même.

A sa suite, plusieurs recueils de fables en français sont rédigés et diffusés sous le nom d’Isopets.

A côté de beaucoup d’autres, le loup, le renard, le rat et le lion tiennent la vedette dans les recueils en latin et en français, avec des fables toujours célèbres grâce à La Fontaine : "Le loup et le chien", "Le renard et la cigogne", "Le loup et l’agnelet", "Le lion sauvé par la souris", "La souris de ville et la souris des champs"… et bien sûr "Le corbeau et le renard", qui est également diffusée par le Roman de Renart.

   
      

 

Le monde animal, satire de la société humaine
Diverses œuvres du Moyen Âge utilisent les animaux dans un but satirique. La plus célèbre est ce qu’on appelle aujourd’hui "Le Roman de Renart", un ensemble de textes disparates, ou branches, composés principalement entre 1170 et 1250, et dont la source remonte aux fables antiques, à des récits folkloriques et à des textes en latin comme l’Ysengrimus du moine Nivard (1148).

Les plus anciennes branches du Roman de Renart sont le récit du long conflit, de type épique, qui oppose le goupil et les autres animaux de la forêt et de la basse-cour – Chantecler le coq, Tibert le chat, Tiécelin le corbeau, Brun l’ours et surtout son pire ennemi, le loup Ysengrin : Renart parvient par ruse à violer la femme d’Ysengrin, Hersent, sous ses yeux, puis il le tonsure en lui versant de l’eau bouillante sur la tête, avant de l’emmener pêcher dans un étang où il perdra la queue, prise dans la glace, et enfin de l’abandonner au fond d’un puits... Malgré plusieurs condamnations, et un long siège de son château de Maupertuis par le roi Noble, le lion, Renart poursuit ses méfaits, et ressuscite même, après avoir été enterré !
Ces textes, drôles et légers, sont une parodie des chansons de geste. Ils connaissent très vite un immense succès et sont adaptés dans plusieurs langues européennes. Le nom de "goupil" disparaît alors, remplacé par celui de "Renart".

Déjà considéré comme un animal fourbe et malfaisant par Aristote, par les fables antiques et par l’Évangile (qui donne son nom au cruel roi Hérode), le renard est au Moyen Âge le symbole de la ruse, de la perfidie et de l’hypocrisie : "Tous ceux qui s’adonnent à la ruse et à la fourberie sont appelés Renart".

"Mon Dieu, s’émerveille Renart, comme votre voix devient claire !
Comme elle devient pure !
Si vous renonciez à manger des noix,
vous chanteriez le mieux du monde.
Chantez donc une troisième fois !"
[Le corbeau] s’époumone
et, tout à son effort, il ne s’aperçoit pas
que sa patte droite se desserre.
Et le fromage de tomber à terre
tout juste aux pieds de Renart.

Roman de Renart, branche II, traduite par Jean Dufournet et Andrée Méline.

Après 1200, le ton change : Renart devient le symbole du mensonge et de la trahison, et une incarnation du diable. Les textes dénoncent avec âpreté la corruption et l’hypocrisie de la société, comme Renart le Bestourné de Rutebeuf, violente satire contre les ordres religieux, ou Renart le Contrefait, œuvre d’un clerc de Troyes qui prend le masque de Renart pour dénoncer les vices de son temps (1319-1342).

A la même époque (1310-1314), Gervais du Bus écrit le roman de Fauvel, qui raconte l’histoire d’un cheval roux devenu roi. Véritable pamphlet contre l’ordre établi et contre le roi Philippe le Bel, il décrit un "monde à l’envers" où les hommes se conduisent comme des bêtes, où le pape se soumet au roi, où les prêtres et les moines sont riches et corrompus, et où toutes les couches de la société viennent "torcher Fauvel".