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La gravure de planches pour
illustrer des livres a occupé Abraham Bosse toute sa
carrière, soit pendant quelque cinquante ans. L’illustration
de livres a fait entrer Bosse dans le mouvement artistique de
son temps. Tout en bâtissant son œuvre de théoricien
de la représentation, Bosse ne cessa pas pour autant
l’illustration d’autres livres que les siens et
il conserva cette activité jusqu’à sa mort.
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Du
bois au cuivre
Même si elle augmente le coût d’un livre illustré,
même si la fabrication en est plus compliquée pour
raison de coexistence entre gens de métiers attachés
à leurs privilèges, la taille-douce a, au début
du XVIIe siècle, commencé
de supplanter les bois gravés dans les impressions parisiennes.
Pourtant, en raison de l’usure due à la pression
forte et continue subie entre les deux rouleaux de la presse,
les cuivres ne permettent pas des tirages nombreux et leurs
tailles doivent être reprises ; mais les images en noir
et blanc obtenues sur le papier sont plus fines, plus fouillées
dans les détails, plus expressives dans les portraits,
et traduisent mieux les compositions originales.
Illustrer un ouvrage avec des tailles-douces nécessite
que plusieurs personnes y mettent leurs compétences.
C’est à l’auteur de dire ce que doit montrer
le frontispice, le titre illustré ou les figures et,
peut-être aussi, les ornements tels que bandeaux ou culs-de-lampe
; il s’entend avec un peintre ou un dessinateur qui donne
les dessins des illustrations ; l’art de la taille-douce
intervient alors pour les reporter sur le cuivre et les imprimer.
Au libraire, il peut revenir de faire l’avance des fonds
et de choisir le buriniste ou l’aquafortiste. Mais cette
organisation des tâches n’est en rien réglementée
et a dû souffrir nombre d’exceptions.
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Le milieu
des arts
Les livres d’architecture et de
décoration
Bosse avait commencé sa carrière d’illustrateur
en gravant des planches pour des ouvrages intéressant
l’architecture. Un des plus célèbres est
l’ouvrage d’Alexandre Francini, Livre d’architecture
contenant plusieurs portiques de differentes inventions sur
les cinq ordres de colonnes, publié en 1631 par
Melchior Tavernier, pour lequel Bosse grave le titre illustré
du portrait de l’architecte. Édité en
1633 par l’auteur et Melchior Tavernier, l’ouvrage
de Jean Barbet, Livre d’architecture d’autels
et de cheminées…, renferme dix-huit planches,
toutes gravées par Abraham Bosse. Architecte, Barbet
propose aux hommes de goût des dessins d’autels
et de cheminées, avec leur décor, qui certes ne
sont pas de son invention, mais qui, pris dans des hôtels
ou églises, offrent des modèles de ce qui était
à la mode et dont peuvent s’inspirer architectes
et hommes de l’art. Après les modèles de
cheminées de l’architecte Pierre Collot gravés
par Michel Van Lochon et édités par Antoine Lemercier
en 1631, c’est le second ouvrage qui s’intéresse
à la décoration intérieure.
Poursuivant à son compte la diffusion de modèles
de décoration par les estampes, Bosse édite lui-même
en 1644 un recueil de dessins d’ornement dus à
Paolo Farinati, dont il a gravé les trente planches qui
présentent des figures d’amours, de masques et
d’enfants, tous propres à entrer dans des compositions
ornementales. |
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L’Imprimerie
royale
Bosse est appelé à travailler pour l’Imprimerie
royale, institution dont l’ambition est de publier des
livres qui puissent servir le prestige de la France, à
l’imitation de l’imprimerie Plantin qui s’était
adjoint les services de Rubens pour agrémenter ses ouvrages
de belles illustrations. Dès 1640, année de sa
création, est publié un Nouveau Testament, en
latin, pour lequel Bosse exerçe ses talents. Et, à
partir de 1642, il est régulièrement appelé
à travailler pour l’Imprimerie royale. |
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Bosse
et Desargues
Pour illustrer ses propres ouvrages, Bosse grave six cents planches.
À l’exception de son traité sur la gravure
à l’eau-forte, tous ont été écrits
pour défendre la théorie que Girard Desargues
avait développée afin de construire la perspective
par la géométrie et en faire connaître les
applications.
En 1636, Desargues publie un travail consacré à
la perspective avec l’intention de montrer que, loin de
se contenter de règles empiriques, les hommes de l’art
peuvent l’obtenir simplement et d’une façon
juste par des calculs géométriques. Cet ouvrage
devient la bible d’Abraham Bosse. Durant les trois années
qui suivent, Desargues élabore sa théorie qui,
dans l’histoire des mathématiques, est reconnue
comme étant la naissance de la géométrie
projective, théorie exprimée dans un premier
Brouillon Project. Puis, en 1640, il publie deux autres
Brouillon Project. Le premier est consacré à
la stéréotomie, le second à la gnomonique.
L’ouvrage sur la perspective et ces deux Brouillon
Project sont les bases de trois publications d’Abraham
Bosse. En effet, pour faire connaître la pensée
arguésienne, Bosse fait paraître en 1643 deux ouvrages
qui reprennent et expliquent les applications des principes
à la fabrication des cadrans solaires et à la
taille des pierres.
En 1648, c’est la théorie sur la perspective que
Bosse livre au public. Homme de conviction, profondément
pédagogue et soucieux de faire connaître et admettre
ses idées touchant la construction de la perspective,
Bosse a tout naturellement utilisé les estampes pour
illustrer les ouvrages qu’il a publiés.
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Le milieu
scientifique
Le Jardin du roi
Bosse a eu l’occasion de fréquenter le milieu du
Jardin du roi. En effet, Guy de La Brosse, son fondateur et
premier intendant, s’adresse à lui pour qu’il
grave les planches qui devaient compléter son ouvrage
Catalogue des plantes cultivées à présent
au Jardin royal des plantes médecinales... Il lui
demande de graver mille planches de dessins de plantes, étant
entendu que les planches comporteraient un nombre de tailles
suffisant pour montrer l’aspect général
de la plante. La mort de La Brosse, en août 1641, laisse
Bosse dans une situation financière difficile, mais par
ce travail, il s'est trouvé introduit dans le milieu
scientifique constitué au Jardin du roi. Il s’y
menait des travaux sur les utilisations médicales de
la chimie, lesquelles s’opposaient au savoir de la faculté
de médecine de Paris. Nicaise Lefèvre, Christophe
Glaser et Moyse Charas, tous trois apothicaires et titulaires
de la seconde chaire de chimie, font chacun appel à Bosse
pour illustrer leur ouvrage.
Il en est certainement de même pour les titres des trois
ouvrages de Charas que Bosse illustre. Dans la préface
de ses Nouvelles Experiences sur la vipère…,
l’auteur reconnait que la réputation de Bosse l’a
conduit à lui confier de ces serpents pour qu’il
les dessine et les grave le plus exactement possible. |
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L’Académie
des sciences
L’autre pôle scientifique parisien est celui de
la jeune Académie des sciences, fondée en 1666,
sous les auspices de laquelle fut publié en 1676 l’ouvrage
de Denis Dodart, Histoire des plantes, imprimé
par l’Imprimerie royale. Pour ce monumental projet, Bosse
grave quarante-sept planches, dont seulement dix sont publiées
en 1676. À n’en pas douter, Bosse a été
choisi en raison de son expérience acquise avec La Brosse.
Bosse grave pour d'autres ouvrages une grande planche où
sont représenté le caméléon et
un chien disséqué
dont on montre le système veineux et la circulation
sanguine ; cette planche témoigne des expériences
sur la circulation du sang qui avaient été menées
dès la création de l’Académie.
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Le milieu
littéraire
Bosse a-t-il attiré l’attention de Richelieu en
travaillant à l’ouvrage du jésuite Jean-Baptiste
Machault qui relatait l’entrée du roi après
la reddition de La Rochelle ? Toujours est-il qu'il est choisi
pour illustrer des ouvrages d’écrivains proches
de Richelieu et qui tous sont au nombre des premiers académiciens
en 1634. La mort du ministre ne met cependant pas un terme aux
illustrations d’ouvrages d’auteurs proches de l’Académie.
Ainsi grave-t-il le titre du Moïse sauvé...
de Saint-Amant publié en 1653.
Ce n'est pas avant 1639 que Bosse grave d’après
le peintre Claude Vignon. Leur collaboration se poursuit jusqu’en
1659. Ils ont donné le titre du Moïse sauvé…
de Saint-Amant et surtout les illustrations de la Galerie
des femmes fortes du père Le Moyne, ouvrage publié
en 1647 ; les planches ont été gravées
conjointement avec Gilles Rousselet, auteur de la figure debout
du premier plan, gravée au burin. Plus discret mais plus
subtil, le travail de Bosse consiste en la gravure à
l’eau-forte des scènes du second plan qui correspondent
toutes à un épisode précis de l’histoire
des héroïnes. |
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Mais le grand travail pour
Vignon et Bosse est l’illustration de La Pucelle,
poème de Chapelain, académicien dès 1634,
dont la rédaction avait été entreprise
dès 1635 et dont les douze premiers chants ne furent
publiés qu’en 1655. Un titre illustré et
douze planches – une pour chaque livre du poème
– gravés par Bosse d’après des dessins
de Vignon, constituent le principal de l’illustration
que complètent des vignettes et des lettres grises. Pour
quelques ouvrages, Bosse est l’auteur à la fois
du dessin et de la gravure. C'est, par exemple, le cas pour
l’Énéide de Virgile, traduite par
un certain Pierre Perrin dont la publication, interrompue par
la Fronde, s’étend sur dix ans. L’ouvrage
connaît un succès attesté par une réédition
en format plus petit pour laquelle Bosse grave deux nouveaux
titres, mais les illustrations réimprimées à
partir des mêmes planches y sont insérées
pliées. |
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Les livres
religieux
Les livres publiés au XVIIe siècle
sont pour plus des trois quarts des livres catholiques et cette
proportion se retrouve dans les livres illustrés. Tout
protestant soit-il, Bosse n’a pas répugné
à graver des planches pour des ouvrages inspirés
par la Contre-Réforme. La plupart de ces ouvrages sont
de petits formats et, pour beaucoup, l’illustration en
est peu abondante et manque d’originalité, constituée
souvent d’un seul frontispice ou d’un titre illustré,
images dont la place en tête du livre permet de faire
connaître d’un seul regard son contenu. Les auteurs
ou les libraires se servent, en effet, des représentations
les plus convenues des saints, ce qui permet aux plus avertis
une identification immédiate. D’autres frontispices
sont constitués de scènes religieuses tirées
du livre ou de figures allégoriques. Ainsi Bosse illustre-t-il
le frontispice du second ouvrage d’Auvray, intitulé
Modèle de la perfection… Jeanne Absolu
pour lequel il grave une composition dont l’inventeur
est demeuré inconnu et dans laquelle le portrait de la
religieuse est présenté par les figures de la
Religion et de l’Amour divin, que complète un phœnix,
l’ensemble étant explicité par une devise
et un verset de l’épître de saint Paul aux
Corinthiens. |

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Quelques ouvrages se distinguent
dans cette production et, en premier lieu, une pièce
de théâtre, Jezabel, représentée
par les élèves du collège des jésuites
de Rouen, certainement en 1635. Bosse a gravé six planches,
y compris le titre illustré, pour le livret de cette
tragédie en cinq actes inspirée du récit
biblique de l’histoire de Jézabel ; il n’est
pas impossible qu’il soit aussi l’auteur des dessins.
En 1662 Bosse grave cinq planches, un frontispice et une illustration
par livre, destinées à la traduction de L’Imitation
de Jésus-Christ, que Sacy fait éditer sous
le pseudonyme de sieur de Beuïl, prieur de S. Val. Philippe
de Champaigne et Lubin Baugin en avaient fourni les dessins.
Le succès de cette traduction est prodigieux, à
tel point que Bosse doit graver deux autres séries de
planches pour des éditions in-16 et une édition
in-8°. L’Imitation de Jésus-Christ est
bien un des livres les plus publiés au cours du XVIIe siècle.
Un autre ouvrage, l'œuvre de Tristan l’Hermite publiée
en 1646, L’Office de la Sainte Vierge…
se distingue par son abondante iconographie. Elle comprend
en effet, cinquante-deux cuivres qui sont des titres illustrés,
des illustrations, des vignettes, des bandeaux, des lettres
grises. |
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Bosse a été conduit à illustrer des ouvrages
relevant de la foi réformée, beaucoup moins nombreux
cependant que ceux d’obédience catholique. Il est
vrai qu’à Paris la production de livres protestants
est restreinte, l’interdiction de l’exercice du
culte se doublant de celle de mettre sous presse et de vendre
au public les livres concernant leur religion. Ceux-ci portent
donc l’adresse de Charenton, quelquefois fictive, ou bien
sont imprimés à Genève. Bosse a ainsi composé
et gravé des frontispices pour deux bibles sorties des
presses genevoises.
Le refus d’ornement, la volonté de faire sobre
qui ont conduit l’inspiration de Bosse sont manifestes
dans un Nouveau Testament publié à Charenton par
Antoine Cellier en 1656 et dans un autre publié par le
même libraire, dont les frontispices offrent des architectures
dépouillées. Cependant, l’inspiration de
Bosse fait naître une image beaucoup plus parlante aux
yeux lorsqu’il compose et grave le frontispice des Consolations
de l’âme fidèle contre les frayeurs de la
mort…, du pasteur Charles Drelincourt, publiées
en 1651 chez Antoine Cellier. L’ouvrage, qui rencontre
un grand succès, s’ouvre sur un frontispice propre,
tout autant que le texte, à effrayer le lecteur et qui,
renouant avec la danse macabre, montre la Mort armée
de sa faux entraînant au tombeau un cortège où
figurent un vieillard, un enfant, un roi, un berger, une princesse
et une femme de condition ordinaire. |
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Conduit pendant plus de cinquante
ans et protéiforme, l’œuvre de Bosse permet
d’entrevoir les différents publics touchés
par les livres et leurs illustrations. Que de différences
entre le saint Josse ou le saint Hyacinthe, images banales de
la Contre-Réforme, et les planches pour la traduction
de l’Imitation par Le Maistre de Sacy, à
l’iconographie recherchée, elles-mêmes bien
éloignées de celles pour la traduction due à
Corneille ! Le langage des images n’était pas compréhensible
pour tous et elles ne pouvaient parler qu’à des
yeux avertis : Bosse lui-même n’a-t-il pas été
stupéfait de constater que des personnes qu’il
avait rencontrées étaient incapables de regarder
une estampe et d’en reconnaître le sujet ?
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