Batailles ou les armées des ombres

Dans une lettre datée du mois d’avril 1870, adressée depuis l’hôpital Necker de Paris à M. Massicault, directeur de La Gironde du dimanche à Bordeaux, Bresdin écrit : "La bataille a duré 48 ans. À moins d’un miracle, elle va se terminer, la paix va se faire. Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger ; sondes, scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre" (A. Fourès, Rodolphe Bresdin dit Chien-Caillou).

Un dessin conservé au département des Arts graphiques du Louvre (RF 35799, donation Claude Roger-Marx, voir Roseline Bacou, " Rodolphe Bresdin et Odilon Redon ", La Revue du Louvre et des musées de France, 1979, n° 1, p. 50-59) représente une étonnante bataille d’hommes nus, tous semblables, chauves et barbus, en somme des sosies de Bresdin lui-même, s’étripant mutuellement avec ardeur.

Le thème de la bataille, fréquent chez Bresdin, n’a cependant pas pour origine les seuls conflits intérieurs qui agitaient l’artiste. Si la guerre, depuis la Restauration, n’est plus présente sur le sol français avant les désastres de 1870 (les conflits sociaux et la révolution de 1848 sont malgré tout d’excellentes occasions de s’entretuer), elle est permanente à l’extérieur, avec notamment la conquête de l’Algérie qui semble avoir particulièrement inspiré Bresdin, et la guerre avec la Russie. Par la presse, souvent abondamment illustrée, Bresdin est informé de ces conflits, mais il semble qu’il s’intéresse moins aux combats eux-mêmes qu’à leurs conséquences sur les populations, et plus aux vaincus qu’aux vainqueurs.