Intérieurs de cocagne

Bresdin a eu faim tout au long de sa vie. Peut-être faisait-il parfois un bon repas lorsque des amis l’invitaient, tel Justin Capin, qui fut longtemps son protecteur. Peut-être lui est-il arrivé de fréquenter l’auberge du père Ortet à Roquefort-sur-Garonne, que décrit Théophile Silvestre (cat. n° 137), s’il allait à la pêche avec ledit Silvestre et le peintre toulousain Garipuy, leur ami commun. Mais très généralement il mourait de faim, ce qui explique en partie ses tentatives potagères. Dans une lettre conservée au Museum of Fine Arts de Boston, adressée le 18 mai 1929 au collectionneur néerlandais P. A. Regnault, Paul Bresdin, fils de l’artiste, dit : "Un oignon cru, du sel et du pain, tel était son repas, ou un hareng saur qu’il nous partageait, gardant pour lui l’arête et la tête, qu’il faisait griller, le tout arrosé d’eau d’une vieille cruche, dans laquelle il entretenait quelques clous et du goudron comme désinfectant de l’eau […]."

L’abondance des biens matériels dont nos sociétés occidentales jouissent aujourd’hui nous fait oublier que cette situation était le lot commun des basses classes d’autrefois. Malgré tout, il y a quelque chose de touchant à imaginer l’artiste famélique, s’imposant à lui-même le supplice de Tantale, dessinant ou gravant avec une délectation minutieuse des intérieurs surchargés de tout ce dont il pouvait rêver pour lui et pour les siens : chaleur du foyer où bout la marmite, jambons et saucissons suspendus aux solives, abondance de légumes. Il ne faut évidemment pas chercher dans ces représentations de véritable réalisme : il y a autant de Van Ostade, de Dusart ou d’invention bresdinesque que d’observation de lieux existants, même si certains objets sont, eux, identifiables. (Nous devons beaucoup, pour la description de ces intérieurs, à Nicole Blondel et au remarquable ouvrage qu’elle a réalisé avec Catherine Arminjon, Principes d’analyse scientifique. Objets civils domestiques. Vocabulaire, Paris, Imprimerie nationale, 1984, in-4°, 639 p., ill. – Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France.) Toutefois, il n’est pas impossible que l’accumulation des enfants (Bresdin en a eu cinq autour de lui, mais cela n’a rien d’extraordinaire) et leur cohabitation avec poules, canards, chiens, chats et lapins dans un espace réduit, correspondent avec l’ambiance dans laquelle Bresdin devait travailler.