La Sainte Famille

Environ un cinquième de l’œuvre gravé et lithographié de Bresdin, sans parler de nombreux dessins, est consacré à des sujets religieux. Pour quelqu’un qui était censé bouffer du curé à chacun des repas qu’il sautait, le pourcentage est élevé. Sur cette trentaine de pièces, dix-sept sont dévolues à des représentations de la Sainte Famille, sous des formes diverses (Adoration des bergers ou des Mages, Fuite en Égypte, etc.).
On n’imagine guère Bresdin à la messe du dimanche. Mais sans doute en tant que républicain en avait-il davantage contre la gent ecclésiastique et la religion catholique officielle que contre le Christ et ses manifestations néotestamentaires. On se reportera à l’anecdote narrée par Émile Fage (cat. n° 13) pour voir comment Bresdin démontrait de façon un peu enfantine son anticléricalisme.
En revanche, on l’imagine assez bien pratiquant une sorte de religion naturelle et jouant au patriarche avec sa petite famille. Au patriarche ou à saint Joseph, puisqu’il constate (et cultive ?) une certaine ressemblance avec le saint Joseph de l’imagerie pieuse traditionnelle, chauve, barbu, mélancolique et bricoleur, saint Joseph pouvant à l’occasion se transformer en saint Jérôme quand il se plonge dans la lecture, ou en saint Antoine quand les visions charnelles des baigneuses le sollicitent, ou bien les apparitions squelettiques de la Mort, les deux se répondant comme les deux faces d’une vanité médiévale.
Les souvenirs de la fille aînée de Bresdin, Rodolphine, tels qu’ils nous sont emphatiquement relatés par Marius-Ary Leblond (La Vie nomade, op. cit., p. 82-83), vont dans ce sens :

" Mon père avait coutume de nous parler, et aux autres aussi, par paraboles, comme dans les évangiles. Le soir, avant qu’on se couchât, il nous lisait la Bible. Je revois son visage d’apôtre penché sur la lumière du Livre des Livres ouvert sur la table de bois blanc. La Bible et Bresdin !… Tout le monde sait que son chef-d’œuvre reste Le Bon Samaritain ; on connaît le nombre de ses Nativités, de ses Adorations, de ses Fuites en Égypte ; mais on ne peut vraiment concevoir l’ardente fidélité avec laquelle Bresdin vécut, habita dans la Bible, son refuge et sa patrie, que devant la quantité de croquis et d’études qu’elle lui a inspirés : vendanges sur la terre de Chanaan, moisson au pays de Ruth et Booz, combats devant les murailles de Jéricho, prophètes agenouillés invoquant Dieu, les bras ouverts, rois couronnés bénissant leur peuple, à croire qu’il méditait, peut-être avant Gustave Doré, une illustration complète de l’Ancien Testament. [Rodolphine fait peut-être allusion ici, sans le savoir, aux nombreux calques que Bresdin a exécutés d’après des illustrations de la Bible, voir cat. n° 51.] Par moment mon père, tout en lisant le Grand Livre de Dieu, faisait exprès d’en froisser les pages. Du plafond une araignée descendait, qui s’approchait… " C’est la voix de l’homme qui l’attire ", disait-il doucement. Et il ajoutait : " Je suis sûr, mes enfants, que s’il y avait ici de la musique, la pauvre bête viendrait aussi aux premiers sons. "

Que ces propos correspondent ou non à la réalité, il est impossible de le savoir. Mais pourquoi ne pas y croire, même si l’on y rencontre comme un écho du Robinson Suisse de Wyss (voir cat. n° 33) : " Un flambeau de cire verte, planté dans un pied de bois fixé à la table commune, éclairait la famille réunie. La bonne mère travaillait à l’aiguille ; elle raccommodait nos hardes. J’écrivais mon journal, dont Ernest recopiait les feuilles, tandis que Frédéric et Rudly apprenaient à lire et à écrire au petit Fritz, ou s’amusaient à dessiner les animaux ou les plantes qui les avaient le plus frappés. Nous lisions ensemble un chapitre de la Bible, et, après le souper, une prière de reconnaissance au Seigneur terminait nos journées. Telle était à peu près notre existence triste et monotone " (p. 208-209 de l’édition de 1861).

La plupart des auteurs ont évoqué les Fuites en Égypte de Bresdin en les associant à son désir permanent d’évasion. Cependant, la fuite en Égypte originelle est un exil forcé pour échapper à la persécution ou à la mort. S’il est vrai qu’on a pu supposer (comme Émile Fage ou Pierre Angrand, voir cat. n° 13) que Bresdin avait quitté Paris après 1848 parce qu’il craignait d’être arrêté pour ses opinions, il est vrai aussi qu’il ne semble pas avoir été inquiété pour sa participation à la Commune. Il n’a donc pas eu à souffrir de la persécution, et son rêve d’exil a d’autres motivations.

En revanche, il a commencé très tôt à graver et à dessiner des Saintes Familles, puisqu’on connaît une estampe de ce sujet datée de 1839 (cat. n° 41). Sans tomber dans le psychologisme, on peut penser que, enfant livré à lui-même, il avait un désir de famille. Quand il aura fondé la sienne, il s’en souciera beaucoup, et ce sera surtout pour sa femme, ses filles et ses fils qu’il sollicitera les ressources de ses amis. La mort prématurée d’un de ses enfants lui causera une grande douleur.

Ses Fuites en Égypte sont moins des départs précipités que des repos, des haltes pendant l’exil. Il s’agit en général de scènes calmes, dont les protagonistes sont à l’abri au milieu des arbres, près de l’eau fraîche des torrents, avec pour compagnons des biches et des canards et non point d’inquiétantes bêtes féroces. Il n’en reste pas moins que les changements de domicile, dans la famille Bresdin, étaient plus que fréquents.