La forêt vierge d’à-côté

Dans une lettre datée de Toulouse, le 25 septembre 1854, adressée à son ami Justin Capin, Bresdin évoque le voyage en Amérique où il rêve de s’installer – non comme artiste, mais comme colon – dès qu’il aura l’argent du voyage :

"En attendant, l’image de ce pays neuf, où la liberté et l’indépendance peuvent se conquérir par le travail, m’a déjà retrempé quelque peu – et si la poésie n’apparaît pas aussi vigoureusement à mon imagination fatiguée, du moins elle m’envoie un peu de ses aspirations si douces et qui nous rendent si heureux par l’intuition ! En se reportant vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du Créateur, là où la nature dans sa sauvage splendeur vous offre, par son immensité luxuriante et créatrice, l’image de cette regénération future dont la religion nous prêche tant la croyance, la foi.

Ah mon cher Capin, pouvoir, par un travail naturel à la face de Dieu et de la nature cultiver son corps et son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans abrutir son corps dans un travail abrutissant, abject, souvent vil et infâme, vendant son corps et son âme, asservissant son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force, comme l’on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur existence…"

Nous n’insisterions pas sur ces lieux communs s’ils n’étaient pas aussi le leitmotiv des romans de James Fenimore Cooper, dont on a suffisamment dit qu’ils étaient les livres de chevet du jeune Bresdin. Ainsi ce passage du Tueur de daims (chapitre 2) : "La surface du lac était lisse comme une glace, limpide comme l’air le plus pur, et elle réfléchissait les montagnes couvertes de sombres pins […] ; les arbres croissant sur les pointes avançaient leurs branches sur l’eau en lignes presque horizontales, et formaient çà et là une arche de verdure à travers laquelle on voyait l’eau briller dans les criques. C’était l’aire de parfait repos, la solitude qui parlait de scènes et de forêts que la main de l’homme n’avait jamais touchées, le règne de la nature en un mot, qui transportait d’un plaisir si pur le cœur d’un homme ayant les habitudes et la tournure d’esprit de Deerslayer. Il sentait pourtant aussi en poète, quoique ce fût sans le savoir. S’il trouvait une douce jouissance à étudier le grand livre des mystères et des formes des bois en homme satisfait d’avoir une vue plus étendue d’un sujet qui a longtemps occupé ses pensées, il n’était pas insensible aux beautés naturelles d’un paysage semblable, et il sentait une partie de ce contentement d’esprit qui est ordinairement produit par la vue d’une scène si complètement empreinte du saint calme de la nature."

C’est lorsqu’il traite la nature, et plus spécialement les rochers et leurs entassements chaotiques, les arbres et leurs enchevêtrements, que Bresdin est le plus proche d’une certaine réalité. Même si, là comme ailleurs, il invente ou reconstitue, son talent d’observation passé par le filtre de l’imagination et par la répétition obsessionnelle de petits coups de plume ou de pointe recréant sur le papier, par accumulation, l’inépuisable complexité de la nature dans son abandon.