La Comédie de la Mort

Un des aspects particuliers de l’œuvre de Bresdin est sa relation avec le macabre. Il s’agit chez lui à la fois d’un reflet de son goût pour l’art graphique des écoles du Nord des débuts de l’estampe et de l’expression de son tempérament mélancolique. Même si La Comédie de la Mort n’est pas directement inspirée du long poème ébouriffant de Théophile Gautier (publié en 1836 alors que Bresdin n’avait que 14 ans, mais, s’il l’a lu, il a pu le lire bien après, les marginaux ne suivent pas la mode), ce n’est certainement pas par hasard que Bresdin donne ce titre à son estampe, séduit qu’il a pu être par son caractère d’oxymoron.

Pour Bresdin, la Mort est assez conventionnelle. Elle participe encore, sous sa forme squelettique et propre, de la Danse macabre popularisée par Holbein. Cette Mort n’est pas une figure agressive ; elle ricane, elle se gausse en jouant du violon, mais elle n’attaque pas. Elle est cachée, peut-être surprise elle-même – on pourrait changer le titre de l’estampe Les Chasseurs surpris par la Mort en La Mort surprise par les chasseurs –, ou simplement patiente.

C’est pendant le séjour à Toulouse, entre 1852 et 1861, que Bresdin publia la plupart de ses estampes macabres. On ne sait pas définir les raisons de la conception de la pièce la plus marquante, La Comédie de la Mort, qui fut aussi la première œuvre de Bresdin à connaître un certain succès. Pour quelques-unes des autres, La Baigneuse et le Temps, La Baigneuse et la Mort, et surtout La Mère et la Mort, on peut proposer l’hypothèse de la rencontre avec Rose Cécile Maleterre, avec qui Bresdin vécut "dans le péché" jusqu’à leur mariage en décembre 1865, alors qu’ils avaient déjà quatre enfants ; il n’y a pas de raison de croire que les sentiments républicains et laïques de Bresdin aient été également ceux de Rosalie, comme il l’appelait ; aussi le titre généralement admis de La Mère et la Mort mériterait-il d’être corrigé en La Fille-mère et la Mort. Un extraordinaire dessin, à la plume et au lavis d’encre de Chine, non daté, est à mettre en relation avec cette estampe : il représente une femme pendue à un arbre, et un bébé également pendu à une autre branche du même arbre (New York, Metropolitan Museum, n° 52. 508. 9. ; sur la feuille de montage, le titre : "Cauchemar"). On se souviendra également qu’un enfant du couple Bresdin naquit en mars 1868 et mourut un mois et demi plus tard.

Dans un registre légèrement différent, Bresdin a multiplié les représentations de "baigneuses", nues, bien en chair, dans l’eau ou au bord de l’eau, ou de danseuses sensuelles et peu vêtues dans des palais moyen-orientaux. La Mort y est cependant presque omniprésente, transformant ces scènes légères en tentations d’Antoine chargées de culpabilité, ou en colorant d’inquiétude les illusions d’âge d’or, d’innocence au milieu de la nature libre, que Bresdin pouvait encore avoir avant la déception canadienne.