Politique religieuse et réforme liturgique

Arrivé au pouvoir en 741, Pépin III se lance dans une politique religieuse dont le point de départ est le "Concile germanique", ouvert en 742 ou 743, auquel saint Boniface, l'évangélisateur de la Frise et évêque de Mayence, prend une part active. L'empereur veut renforcer le rôle des clercs dans les évêchés et les monastères, ainsi qu'à la chancellerie royale. Dans ce but, il exige la mise en ordre des mœurs du clergé séculier, la clarification de ses aptitudes et de ses ressources, la création d'une hiérarchie responsable.

Généralisation de la règle de Saint-Benoît

Afin que tous les monastères possèdent la même organisation et les mêmes règles morales, Pépin le Bref impose la règle de Saint-Benoît aux moines.
Aujourd'hui considéré comme le père du monachisme occidental, Saint-Benoît de Nursie s'était consacré autour de 530 à la rédaction d'un texte règlant la vie des moines. Poussé par la conviction que celle qui existe est décadente et ne permet pas de servir Dieu comme il le faudrait, il rédigea une règle simple, qui mettait en place une vie communautaire solidement structurée, sous l'autorité d'un père spirituel, l'abbé. Cette règle organise la vie monastique à travers trois activités : le travail manuel, la lecture des textes sacrés et l'office divin. Elle privilégie la prière personnelle, afin d'avoir une communication plus intime avec Dieu et d'amener à la perfection intérieure. Elle prône également les vertus monastiques, comme l'humilité, le renoncement à soi-même, la charité. La devise de Saint-Benoît, "Ora et labora" (Prie et travaille), est restée celle de l'ordre bénédictin.
 
Sacramentaire de Gellone Évangiles : tables des Canons
 

Adoptation de la liturgie romaine

Fort de la nouvelle autorité que lui a apporté son sacre en 751, Pépin le Bref accentue encore l'aspect religieux de sa politique. Il choisit l'évêque de Metz Chrodegang comme chef de l'Église franque et lui donne un rôle primordial dans la réforme du clergé, en l'envoyant auprès du pape Étienne III en 753. À sa demande, Chrodegang écrit entre 754 et 756 une règle des chanoines, d'abord appliquée au seul évêché de Metz, puis généralisée à l'ensemble des églises franques.
C'est d'ailleurs à Metz qu'est entamée à partir de 755 l'adoption du rite romain, pierre angulaire d'une unification religieuse qui va être reprise et accentuée par Charlemagne : pour combattre le désordre qu'engendrent les divers rites (dits gallicans parce que pratiqués dans les églises de Gaule), Pépin charge Chrodegang de faire adopter la liturgie romaine, adoptée à Rome vers 645, puis remaniée vers 740 et 755.
Cette réforme n'est pas terminée à la mort de Pépin, et l'uniformisation et le renforcement des pratiques religieuses sont l'un des soucis majeurs de Charlemagne. Dans l'Admonitio generalis de 789, le souverain se présente comme le nouveau Josias (roi réformateur de Juda au VIIe s. av. J.-C.) pour légitimer son intervention dans la restauration de la hiérarchie de l'Église et la christianisation de la population. Sa priorité sera de faire réviser les livres religieux afin d'unifier la liturgie dans tous les territoires sous domination franque.

Des laïcs à la tête des institutions religieuses

Les évêques nommés par Charlemagne, les clercs qui les secondent à tous les niveaux, sont des intermédiaires essentiels dans la politique impériale, par leur rôle pastoral d'une part, mais aussi pour la gestion administrative, les missions diplomatiques, l'enseignement… Dans le texte, daté de 811, qu'Éginhard présente à la fin de la Vita Karoli comme le dernier testament de Charlemagne, celui-ci octroie d'ailleurs des dons généreux aux vingt-et-une provinces ecclésiastiques, institutions du Bas-Empire qu'il a reprises à son compte dans une double intention, éducative et administrative. Les monastères ont leur part dans le dispositif de réorganisation de l'Église, et deux cents abbayes parmi les plus importantes sont considérées comme des biens personnels de l'empereur.
Charlemagne désigne des parents et des amis, clercs ou laïcs, à la tête des évêchés et des monastères importants. La plupart de ces personnages, des hommes cultivés et souvent des savants, occupent aussi des postes-clefs auprès de l'empereur, comme administrateurs ou conseillers. Parmi les abbés, on trouve notamment le clerc anglo-saxon Alcuin, abbé de Saint-Martin de Tours, principal conseiller de Charlemagne jusqu'à sa mort en 804, inspirateur des décisions impériales sur l'éducation, et le Franc Angilbert, abbé de Saint-Riquier, plusieurs fois ambassadeur du roi auprès du pape.
Louis le Pieux entre deux conseillers
Après la mort de Charlemagne en 814, l'Église et l'État restent fortement associés dans l'exercice du pouvoir, parce que les structures ecclésiastiques sont aussi celles de l'administration publique. Les successeurs de Charlemagne n'ont pas tout à fait la même vision théocratique de leur mission, mais l'Église reste soumise à leur surveillance économique et spirituelle. Et si certains dignitaires religieux tentent d'affirmer la prééminence du spirituel sur le temporel, ils se conduisent généralement en administrateurs et en vassaux, plus qu'en responsables ecclésiastiques.
Pour ce qui est des évêques, le rôle central attribué à Metz dans la politique carolingienne est évident, d'abord avec Chrodegang, puis avec Angilram, chapelain et conseiller de Charlemagne, et enfin avec Drogon, demi-frère de Louis le Pieux. L'important siège de Reims est occupé par Ebbon, frère de lait et bibliothécaire de Louis le Pieux, puis par Hincmar, qui a longtemps fréquenté la cour impériale. Les noms changent au fil des années, mais le système de clientélisme demeure, de Fridugise, chancelier de Louis le Pieux et successeur d'Alcuin comme abbé de Saint-Martin de Tours, à Nithard, petit-fils de Charlemagne, fidèle de Charles le Chauve et abbé de Saint-Riquier après son père Angilbert. Angilbert et Nithard sont des laïcs, comme Éginhard, dont le cumul des bénéfices est étourdissant.
En 814, Louis le Pieux met bien à la tête de tous les monastères de l'empire un moine, Benoît d'Aniane, dont le Capitulare monasticum, promulgué le 10 juillet 817, réaffirme la nécessité de l'application à tous de la règle bénédictine ; mais à Saint-Martin de Tours, ce sont encore deux laïcs, Adalard puis Vivien, qui succèdent au grand théologien réformateur qu'était Alcuin, et à Fridugise. La fin de l'empire carolingien accentue cette dérive, qui finalement livre les biens temporels des institutions religieuses, évêchés ou abbayes, aux grandes familles aristocratiques.
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