La production du livre manuscrit

 
La réalisation d’un manuscrit est le plus souvent localisée au sein d’un scriptorium monastique ou épiscopal où travaillent en équipe scribes et enlumineurs, clercs comme laïcs, sous la houlette d’un chef d’atelier qui distribue, contrôle et parfois corrige le travail effectué. Outre les chefs d’œuvre émanant des ateliers dépendant de la cour, ou les grands scriptoria monastiques spécialisés dans la production de luxe, l’histoire du livre carolingien se manifeste par l’augmentation spectaculaire du nombre de manuscrits "ordinaires" destinés à la transmission des textes et à l’étude, et qui sont ensuite intégrés dans les bibliothèques épiscopales et monastiques. La lecture individuelle ou commune est en effet omniprésente dans la règle de saint Benoît que Pépin le Bref impose au clergé régulier dès le milieu du VIIIe siècle, et la copie fait partie des tâches quotidiennes des moines. Ces copies sont réalisées et contrôlées dans l’esprit de l’Admonitio generalis, afin que les textes édités soient les meilleurs possibles. Des échanges et des prêts, mais aussi des achats, comme ceux de Regimbertus pour l’abbaye de Reichenau, fournissent les modèles indispensables. En reproduisant la Bible, les textes des Pères de l’Eglise et de l’Antiquité classique, les copistes carolingiens fournissent à leurs contemporains les lectures nécessaires à l’enracinement du christianisme, mais aussi les bases nécessaires à l’enseignement et le matériel indispensable aux intellectuels pour leur propre réflexion.
Traité de saint Hilaire

Les étapes de la réalisation

La réalisation d’un manuscrit représente une œuvre de longue haleine, qui se déroule en plusieurs étapes et fait appel aux compétences diverses de plusieurs artisans et artistes.
La première étape consiste en la copie du texte proprement dit. Souvent, pour aller plus vite, celle-ci est confiée à plusieurs scribes différents, qui se partagent les cahiers de l’exemplaire à transcrire. Certains manuscrits ont conservé des traces de cette répartition du travail : c’est le cas, par exemple, de l’ouvrage De la Trinité de Saint-Hilaire de Poitiers, réalisé à Reims au milieu du IXe siècle. Une main, sans doute celle du chef d’atelier, signale le nom du scribe qui a copié les premiers cahiers ("finit portio Hrannegil" : "ici se termine la partie de Hrannegil"), puis celui du second, "incipit portio Iozsmari": "ici commence la partie de Iozsmar"). Les scribes sont nombreux au sein de chaque scriptorium : il faut en effet disposer de suffisamment d’exemplaires pour les divers clercs d’une communauté religieuse, ou pour les besoins d’un cénacle de lettrés dans l’entourage d’un prince, qui commande la réalisation des livres. Le scribe, enfin, peut se charger de réaliser une ornementation d’ampleur réduite sur le manuscrit.
Une fois le texte copié, vient le temps de l’enluminure. Défini par un maître d’ouvrage qui peut être soit le commanditaire, soit le chef d’atelier, le programme iconographique est indiqué au peintre qui travaille d’après un modèle, ou exemplum.
 
Scribes de Saint GrégoireSaint Grégoire dictant à ses scribes
 
Il arrive que nous connaissions les noms des différents intervenants : commanditaires, scribes ou, plus rarement, enlumineurs, qui ont participé au travail, grâce à certaines mentions figurant dans les manuscrits eux-mêmes. La dédicace finale de l’évangéliaire de Charlemagne nous apprend ainsi que celui-ci a été réalisé entre 781 et 783 sur l’ordre de Charlemagne et de sa femme Hildegarde par le scribe Godescalc, qualifié d’ultimus famulus ("le dernier des serviteurs"). Une collection de lois, transcrite à Saint-Etienne de Templève au cours du troisième quart du IXe siècle, renferme également un intéressant colophon (il s’agit de la note finale du manuscrit, équivalent de notre "achevé d’imprimer" moderne) : le copiste Autramnus s’y définit comme indignus advocatus laicus ("indigne avoué laïc") ce qui suggère l’existence de copistes laïcs spécialisés dans les lois barbares. Ces différentes indications montrent que la production des manuscrits, à l’époque carolingienne, est bien organisée, et tend de plus en plus à se professionnaliser.
 

La mobilité des artistes

Dans le schéma habituel de cette organisation, où scribes et enlumineurs travaillent de manière durable dans le même scriptorium, sous la direction du chef d’atelier, la décoration des manuscrits d’apparat occupe une place à part. L’historiographie récente a en effet mis en évidence l’indépendance et la mobilité des artistes enlumineurs. Professionnels et itinérants, ceux-ci travaillent seuls ou avec des assistants, se déplaçant au rythme des commandes passées par les souverains ou par de hauts dignitaires issus de l’aristocratie. Ces artistes maîtrisent souvent plusieurs techniques, telles que la peinture des manuscrits, la sculpture sur ivoire ou l’orfèvrerie, comme le montre notamment l’exemple de Tuotilo, moine à Saint-Gall dans la seconde moitié du IXe siècle, qui cumule les talents de poète, musicien, peintre, ivoirier et orfèvre.
En effet, le nombre des illustrations dans les manuscrits d’apparat est en général peu élevé (par exemple, 36 grandes initiales et 24 tableaux figurés en pleine page pour la Bible de Saint-Paul-hors-les-Murs de Rome – ce qui a peu à voir avec les centaines de feuillets à compositions multiples d’une bible moralisée parisienne du xiiie siècle !). Dans de telles conditions et bien que l’éventualité de collaborations doive quelquefois être admise, un seul artiste pouvait prendre en charge l’ensemble de la décoration, et l’on n’hésitait alors vraisemblablement pas à recourir aux services d’un peintre de renom établi dans un autre lieu.
 
David et ses musiciens  Saint Matthieu  Saint Matthieu
 
Les nombreux emprunts stylistiques d’une école à l’autre constituent un autre témoignage de cette mobilité des artistes : ainsi, à Tours, l’arrivée du Maître C, un artiste d’origine rémoise ou formé à Reims, permet-elle l’assimilation d’un certain nombre de traits rémois dans la peinture des manuscrits tourangeaux. Les grandes disparités stylistiques que l’on observe dans les œuvres exécutées à l’époque carolingienne s’expliquent ainsi non seulement par la diversité des modèles que les peintres avaient sous les yeux, mais aussi par la personnalité de ces derniers.
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