L'esthétique du livre carolingien

 
L’art carolingien est issu de la culture des siècles précédents, née de la rencontre de l’héritage de la Rome chrétienne et des civilisations dites barbares. Les premières enluminures carolingiennes de la seconde moitié du VIIIe siècle sont ainsi traversées par deux courants d’influence très divergents, l’un issu de l’art irlandais, le second de l’art paléochrétien tel qu’il s’est développé en Italie et dans le bassin méditerranéen. C’est notamment le cas des Évangiles de Gundohinus, datés de 754, dont les illustrations sont exécutées dans un style fruste teinté d’apports méditerranéens. À l’inverse, ceux de Saint-Pierre de Flavigny renvoient à des modèles insulaires. Daté des années 781-783, l’Évangéliaire de Charlemagne conjugue, quant à lui, les deux traditions : ses illustrations aux couleurs vives sur fond pourpré sont empreintes d’une esthétique toute classicisante d’inspiration byzantine, tandis que le décor ornemental reprend un certain nombre de motifs insulaires tels que les entrelacs. Premier livre illustré à la Cour de Charlemagne, ce manuscrit se démarque très nettement de ses prédécesseurs : le retour à une tradition figurative et le recours à de prestigieux modèles du passé annoncent en effet l’une des phases les plus brillantes de l’histoire de l’enluminure à l’époque médiévale.
Présentation de la Bible à Charles le Chauve

L’influence de l’Antiquité

Employé pour caractériser l’exceptionnel essor des lettres et des arts à l’époque carolingienne, le terme de "Renaissance" fait explicitement référence à l’Antiquité classique envers laquelle les souverains carolingiens avaient une grande admiration. Désireux de renouer avec les prestigieux modèles du passé, ceux-ci se sont posés en héritiers des Romains, s’appropriant non seulement certaines de leurs conceptions politiques, mais aussi leurs connaissances, leurs techniques et leur savoir-faire artistique. C’est ainsi que l’on rencontre de nombreux emprunts à l’art classique, aussi bien dans l’architecture que dans les arts somptuaires et le décor des manuscrits, comme nous venons de le voir.
Cependant, cette influence de l’Antiquité païenne doit être nuancée à bien des égards car, si les Carolingiens jouent un rôle fondamental dans la transmission de l’héritage antique, ils n’en privilégient pas moins les modèles de l’époque paléochrétienne qui correspondaient davantage à leur vision chrétienne du monde. De même, la référence à l’Antiquité païenne est parfois utilisée de manière négative pour mieux valoriser la notion d’empire chrétien élaborée par Constantin, dont se réclament les souverains francs. C’est ce que montre, par exemple, la figure mythologique d’Hercule, présentée sur le trône de Charles le Chauve comme un contre-modèle à ne pas suivre, par opposition au roi chrétien David.
 
Charles le Chauve trônant Fontaine de Vie Tables des Canons
 
Enfin, ce retour à l’antique ne saurait concerner l’ensemble de la production artistique : seules les œuvres issues des ateliers impériaux contiennent des références explicites à des modèles antiques, contrairement à d’autres œuvres provenant de centres moins importants ou plus éloignés qui, pour la plupart, continuent de véhiculer les traditions héritées des siècles précédents. La place de l’Antiquité classique, si elle est indéniable, ne doit cependant pas faire l’objet de généralisations hâtives, et doit être analysée à la lumière du contexte et des conceptions politiques de l’époque, où l’Antiquité n’occupe parfois qu’une place secondaire au regard de l’idéal d’un Empire chrétien.
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