L’objet-livre : un trésor symbolique

 
Les manuscrits carolingiens sont de véritables œuvres d’art ; le soin apporté à leur réalisation, à laquelle les meilleurs artisans et artistes participent, se double de l’usage de matières précieuses qui interviennent dans leur fabrication. C’est que le livre sacré est un hommage rendu à Dieu ; il n’est pas seulement un objet d’étude et de réflexion, il est aussi une œuvre qui doit, par sa splendeur, faire honneur à la grandeur divine.
Le Christ en majesté

Le luxe des manuscrits liturgiques

Au milieu du IXe siècle, le pape Léon IV interdit que des matières non nobles entrent dans la fabrication des calices, dont l'intérieur doit être couvert d'or. Le même hommage est rendu aux textes sacrés : le créateur de l’évangéliaire de Charlemagne, Godescalc, l’exprime dans le premier vers du poème de dédicace (Aurea purpureis pinguntur grammata scedis… "Les lettres d'or sont peintes sur des pages pourpres"). De même, dans les manuscrits contenant les lectures de la messe (Évangiles et évangéliaires, lectionnaires et sacramentaires), la qualité parfaite des feuillets entièrement ou en partie pourprés, la savante hiérarchie des différentes écritures d'or et d'argent, la décoration somptueuse, viennent soutenir et amplifier le sens des textes.
La messe publique est toujours solennelle au début du Moyen Âge, et l'aspect extérieur des volumes confirme aux fidèles la nature et l'importance du contenu. Les riches sanctuaires possèdent donc des reliures exceptionnelles, qui sont exposées dans les églises sur des pupitres ou des coussins, et promenées dans les processions. Les reliures des livres liturgiques sont ornées d’éléments d’orfèvrerie, de pierres précieuses et de perles, d’ivoires et de cristaux, et rangées parmi les objets précieux.
Un petit nombre seulement a subsisté. Les Évangiles copiés pour Charlemagne puis donnés par Louis le Pieux à l'abbaye Saint-Médard de Soissons en 827, ont perdu leur reliure originale. À Saint-Gall, l’évangéliaire de l’abbé Hartmut (841-872), relié en or, argent et pierres précieuses, a disparu. Quelques-uns, cependant, ont gardé leur éclat ancien.
Reliure incrustée de plaques d'ivoire sculptées
Lettres ornéesLa cour céleste et le Christ en majesté
 
Matière très précieuse, fréquemment utilisée dès l’Antiquité, l’ivoire est présent dans les trésors sous forme de coffrets, de mobilier, de statuettes : le trône de Salomon décrit dans la Bible était d'ivoire revêtu d'or fin. Très apprécié au Bas-Empire, ce matériau disparaît pendant près de deux siècles, avant d’être réintroduit en Europe occidentale au début du IXe siècle, dans les centres artistiques les plus importants. Le merveilleux peigne dit de saint Héribert, aujourd’hui conservé à Cologne, en est un bon exemple. L’ivoire réapparaît aussi sur les reliures des manuscrits liturgiques : l’abbé de Saint-Wandrille Ansegise (822-833) commande un lectionnaire et un antiphonaire en parchemin pourpré, qu'il fait couvrir d'ivoire. Pour les plaques insérées dans les plats des reliures, il s’agit de défense d’éléphant, seule assez large pour fournir la surface nécessaire, et une matière première d’excellente qualité arrive dans les ateliers carolingiens par l'Italie.
Mais les deux statuettes de la Vierge et de saint Jean, attribuées à l’École du palais de Charles le Chauve et réutilisées sur le Missel de Saint-Denis, sont en ivoire de morse. L’atelier du palais dispose donc, au milieu du IXe siècle, de matériaux d’origines différentes. Dans les années 870, l’ivoire se raréfie, et les artistes carolingiens se voient obligés de réutiliser des plaques plus anciennes.
Le lien est étroit entre la nature des textes, leur utilisation et les thèmes sculptés dans l'ivoire. Ainsi, sur l’ensemble provenant de la cathédrale de Metz, les deux temps forts de la liturgie chrétienne que sont la naissance et la résurrection du Christ ornent les Évangiles. De même, des scènes représentant les sacrements et les épisodes de la messe épiscopale accompagnent le Sacramentaire de Drogon.
La facture des plaques et des bordures d’orfèvrerie et de pierres précieuses qui les protègent montrent la qualité des sculpteurs sur ivoire et des orfèvres qui travaillent dans les ateliers impériaux ou messins jusqu’à la fin du IXe siècle.
Évangiles de Saint-Denis

D’or et de pourpre : la couleur dans les manuscrits carolingiens

Images de la Parole divine, les manuscrits bibliques et liturgiques occupent donc une place centrale dans la culture carolingienne. Destinés aux empereurs, aux membres de la famille impériale, aux évêques ou aux abbayes, ils sont considérés comme des objets précieux et, à ce titre, conservés dans les trésors des établissements religieux, dont ils sortent occasionnellement pour être portés en procession dans l’église jusqu’à l’autel. C’est pourquoi ils sont confectionnés avec le plus grand soin et reçoivent un décor particulièrement luxueux, élaboré à partir de matériaux recherchés et hautement symboliques tels que l’or, l’argent ou la pourpre, qui ont pour fonction de glorifier le texte sacré.
Très prisés pour leur éclat qui reflète la lumière divine, l’or et l’argent sont employés dans les écritures, et dans certains détails du décor qu’il s’agit de mettre en valeur. Ces métaux sont utilisés sous forme liquide, après avoir été broyés en une fine poudre mélangée à un excipient, le plus souvent de la gomme arabique.
Couleur mythique par excellence, la pourpre revêt, quant à elle, une double connotation impériale et chrétienne : elle permet aux souverains de se poser en héritiers des empereurs romains, tout en évoquant la Passion du Christ (le rouge du sang du Christ). C’est pourquoi elle est fréquemment employée dans les manuscrits issus de l’entourage impérial, tels que l’Évangéliaire de Charlemagne et les Évangiles de Saint-Riquier. Dans ces deux exemples, le texte des Évangiles est entièrement transcrit en onciales d’or sur parchemin pourpré, c’est-à-dire trempé dans un bain de pourpre. Dans d’autres manuscrits, la pourpre est utilisée ponctuellement pour rehausser les enluminures, comme dans le Psautier de Charles le Chauve.
Bible de Théodulfe
Psautier de Charles le Chauve  Évangiles de Metz : tables des Canons
 
Associée à Rome à l’exercice du pouvoir impérial, depuis la décision de Néron d’en faire la couleur officielle exclusivement réservée aux empereurs sous peine de mort, elle demeure le symbole du pouvoir impérial à Byzance. La pourpre était obtenue dans l’Antiquité à partir de mollusques, dont le plus connu est le murex. Elle pouvait revêtir différentes teintes, allant du rouge brun au gris bleu. Cette couleur était particulièrement onéreuse, puisqu’il fallait environ dix mille coquillages pour obtenir un gramme de pigment pur. Devenue introuvable en Occident au Moyen Âge, elle est généralement remplacée par différents substituts, les plus courants étant l’orseille, un extrait obtenu à partir de différents lichens, et le folium ou tournesol, dont les différentes parties étaient mises à macérer jusqu’à obtention d’un rose violacé. Ces substituts sont connus des enlumineurs carolingiens, comme l’atteste notamment leur présence dans deux manuscrits à peintures de cette époque.
Outre l’or, l’argent et la pourpre, les manuscrits sont décorés à l’aide d’une grande variété de teintes claires ou foncées provenant de pigments naturels, d’origine minérale (vermillon, lapis-lazuli, orpiment...), animale (pourpre...), végétale (indigo, orseille...), ou encore de pigments artificiels, produits par réaction chimique (minium, vert de gris, blanc de plomb...). Suivant la nature du colorant, ces pigments sont obtenus à l’aide de procédés plus ou moins complexes, puis broyés sur une pierre très dure. On les mélange ensuite à des liants (jaune ou blanc d’œuf, gomme arabique, colles animales...) pour constituer une matière susceptible d’adhérer à la surface du parchemin.
haut de page