Les usages du livre

Cassiodore, Commentaire sur les psaumes
L’art du livre carolingien accorde une attention toute particulière à la réalisation des ouvrages religieux, chargés de diffuser le message chrétien et de rendre hommage à Dieu. En réalité, les fonctions du livre, qu’il soit sacré ou profane, sont multiples ; et ceux qu’on conserve aujourd’hui témoignent des usages divers pour lesquels ils ont été conçus et employés. Le livre est souvent un outil propre à l’étude des clercs et, une fois diffusé, un aliment pour les nombreuses querelles théologiques qui agitent les grands esprits du temps ; il peut être aussi, sous sa forme la plus somptueuse, un objet précieux dont le luxe est destiné à magnifier la Parole divine. Il est enfin un instrument complexe, qui offre à son lecteur des niveaux de lecture et d’interprétation multiples.
 

Un vecteur d’échanges intellectuels

Les manuscrits sont des instruments uniques d’échange et de partage entre les différents centres de culture, de création et de réflexion du monde carolingien. C’est le cas, au premier chef, de l’abbaye de Saint-Denis, qui instaure des échanges multiples et féconds avec les autres centres. Outre son scriptorium actif dès le VIIIe siècle, l'abbaye de Saint-Denis est aussi le siège d'une école, qui prend une part active au renouveau intellectuel de l’Europe. Celle-ci assure la sauvegarde et la diffusion de textes antiques profanes ou patristiques, et échange des codices avec d’autres monastères soit proches, comme Saint-Germain-des-Prés, d’ailleurs souvent dirigé par le même abbé au IXe siècle ; soit plus éloignés, tels Corbie, Reims, ou les monastères du diocèse de Mayence et de la région du lac de Constance. L’abbaye royale de Saint-Denis entretient des rapports particulièrement féconds et réciproques avec l’abbaye de Reichenau : nombre de manuscrits possédés par le monastère alémanique furent exécutés en Île-de-France et inversement. Le rayonnement de Saint-Denis franchit même les Alpes, probablement par le biais de l’école de Pavie et de l’abbaye de Bobbio.
 
Saint Augustin, Retractations Raban Maur
 
La circulation des livres est aussi, naturellement, celle des hommes, et on pourrait en multiplier les exemples. Hincmar, archevêque de Reims de 845 à 882, est d'abord élève puis moine à Saint-Denis. Raban Maur, à la tête d'un des principaux centres intellectuels de Germanie de 822 à 847 en tant qu'abbé de Fulda, est un ancien élève d’Alcuin à Tours : il témoigne de ses liens avec l'abbaye en faisant dédicacer un exemplaire de son De laudibus sanctae crucis aux religieux de Saint-Denis. Autre grand foyer de production et d’études, l’abbaye de Saint-Gall entre en rapport avec Saint-Denis par l’entremise de son abbé Waldo, qui prend bientôt la tête du monastère franc (806-814) à la suite de Fardulfe.
Par-delà les frontières, des échanges se sont ainsi progressivement institués entre les fondations religieuses ; c’est à cette mobilité des hommes, des modèles et des savoirs que la Renaissance carolingienne doit d’avoir éclos.
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