Les textes de référence : quelques exemples d'utilisation

 
De nombreux exemplaires de livres destinés à l’étude des clercs témoignent de cette pratique, assidue et indispensable pour tous les lettrés carolingiens. Un atelier exemplaire à ce titre est celui de Corbie, et sa bibliothèque richement fournie. Elle fournit les copistes en instruments de travail, comme les traités de grammaire ou les glossaires, et en textes à copier. Nous avons ainsi conservé un Recueil de traités grammaticaux réalisé au début du IXe siècle. Copie d’un manuel scolaire composé vers 350, il est truffé d’opuscules complémentaires attestant la rencontre de diverses traditions pédagogiques. Dans sa diversité et le souci qu’il exprime d’associer aux maîtres du passé la réflexion des "pédagogues" locaux, ce manuscrit offre un éclairage précieux sur l’enseignement de la grammaire à Corbie.
Isidore de Séville

La bibliothèque de Corbie

À côté du scriptorium, la bibliothèque contient donc des livres fabriqués sur place, mais aussi des manuscrits venus d’ailleurs, grâce à une véritable politique d’acquisitions ou d’emprunts. Cette politique est nettement guidée par le souci de respecter les nouveaux standards de pureté des textes, et par un grand intérêt pour les auteurs classiques (philosophes, historiens, grammairiens…). Les trois premiers catalogues, des XIe, XIIe et XIIIe siècles, montrent Corbie comme un maillon important dans la survivance de cette culture antique dont les souverains carolingiens se font les héros.
Pour ce qui est des classiques, à côté d’une trentaine d’œuvres d’Aristote, Priscien, Cicéron, Stace, Térence ou Vitruve copiées sur place, l’abbaye possède des manuscrits acquis, échangés ou prêtés, comme le Tite Live du Ve siècle qui a appartenu à Charlemagne. Les œuvres des écrivains installés à Corbie à partir de la fin des années 850, abbés ou simples moines, Paschase Radbert, Ratramne et Engelmode, figurent aussi en bonne place parmi les livres mis à la disposition des moines.
 
Commentaire de Saint Jérôme   Recueil de traités grammaticaux  Recueil de traités grammaticaux
 
La bibliothèque est aussi un lieu d’étude et de nombreux manuscrits contiennent des annotations, parfois destinées à la rédaction d’œuvres personnelles. Certaines sont de la main de Maurdramne, d’autres sont proches des travaux de Paschase Radbert et de Ratramne. Ce dernier utilise des notes tironiennes, un système d’abréviations compact et rapide qui apparaît parfois dans les notes marginales.
Ces notes tironiennes constituent une méthode de sténographie abréviative basées sur un dictionnaire d’environ quatre mille signes, attribuée à un esclave affranchi du nom de Tiro, devenu secrétaire et confident de l'orateur romain Cicéron. Utilisé à l’origine pour noter les discours de son maître au sénat, ce système fut l'objet de constantes améliorations, qui allèrent jusqu'à l'abréviation en un seul signe de phrases couramment usitées. Plus tard, son système, qui permettait de faire d'importantes économies de parchemin, se répandit dans les monastères. Les signes d’abréviation connurent de multiples déclinaisons, qui portèrent leur nombre total à plus de treize mille.
Recueil de textes relatifs à saint Martin

Aux environs de Tours

L’annotation des textes est une activité ancienne à Corbie ; mais de nombreux manuscrits issus d’autres centres portent également la trace des lectures studieuses dont ils ont fait l’objet à l’époque carolingienne.
Les scriptoria de la vallée de la Loire ont notamment produit nombre de ces ouvrages d’étude. C’est le cas, par exemple, des Commentaires sur le Songe de Scipion de Macrobe, réalisés vers 820 à Saint-Martin de Tours. Recherché par les amateurs de philosophie antique, ce texte fut introduit pour la première fois en France par l’intermédiaire de Loup de Ferrières (795-863), qui a lui-même partiellement écrit et corrigé ce manuscrit. Modèle du lettré carolingien féru d’Antiquité, Loup de Ferrières est souvent considéré comme le précurseur des humanistes de la Renaissance. En quête de "bons" manuscrits qu’il collationne ou copie pour accroître les richesses de sa bibliothèque, son attention se porte tout particulièrement sur les textes classiques qu’il annote avec soin, comparant les différentes versions entre elles. Dans cet exemplaire, où l’on distingue quatre mains principales, Loup a écrit certains feuillets, et inséré ailleurs des annotations marginales. D’autres notes plus tardives ont été attribuées à son élève Heiric d’Auxerre. Suivant un procédé habituel chez Loup de Ferrières, les passages révisés par lui sont écrits sur des grattages.
Un autre ouvrage composé dans la même région et à la même époque, les Lettres à Lucilius de Sénèque, renferme deux particularités intéressantes : d’une part, il se distingue par son petit format maniable, que l’on peut supposer approprié à l’étude, mais qui était inhabituel à l’époque carolingienne ; d’autre part, une souscription offre un témoignage exceptionnel sur l’activité de scribes laïques à cette époque. Sans doute tracée par la main qui a complété le manuscrit, cette souscription décrit le copiste principal, Ragambertus, comme un "indigne laïc barbu", son apparence physique se distinguant de celle des hommes d’église, tonsurés et imberbes. Ce type de témoignage prouve que la transcription des manuscrits n’était pas l’apanage du seul clergé.
 
Commentaires de MacrobeLettres de Sénèque à LuciliusLa Guerre des Gaules, de César
 
On peut enfin mentionner un exemplaire de La Guerre des Gaules de César, réalisé à Fleury ou à Auxerre dans le premier quart du IXe siècle, et complété aux XIe-XIIe siècles. On le sait, l’Antiquité romaine exerçait une véritable fascination parmi les lettrés carolingiens en quête de modèles du passé à étudier et à suivre. Ils approfondissaient leurs connaissances sur cette civilisation à travers l’étude des auteurs antiques, et notamment des historiens romains. César figure en bonne place parmi les historiens qui ont retenu leur attention. La première partie de cet ouvrage, qui contient la Guerre des Gaules, a été copiée durant le premier quart du IXe siècle ; ont été ajoutées aux XIe-XIIe siècles les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe. Cet exemplaire a par ailleurs reçu de nombreuses annotations marginales, et certaines d’entre elles ont été imputées à Heiric d’Auxerre, le disciple de Loup de Ferrières. On relève en outre la présence d’annotations plus tardives, tracées dans une écriture anguleuse, aux nombreuses ligatures, caractéristique du scriptorium de Fleury au Xe siècle. Cette dernière main, que l’on observe également dans un manuscrit de Salluste et dans un autre de Justin provenant tous deux de Fleury, appartenait peut-être à un moine de Fleury féru d’histoire.
   
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