Le latin uniformisé par le livre

 
L’une des grandes réalisations des Carolingiens est d’avoir œuvré à purifier la langue parlée et écrite, et d’avoir travaillé à la diffuser aussi largement que possible, par le biais des livres et d’une politique d’éducation d’envergure.

Dans une partie de l’empire carolingien, celle qui correspond aux régions issues de l’ancien Empire romain, le latin parlé par les populations est progressivement devenu un latin rustique, qu’on a finalement appelé le roman. L’écart entre ce latin parlé et le "beau latin" écrit par les lettrés se creuse de plus en plus, au point que l’un devient incompréhensible à l’autre : on peut dire qu’à partir de la deuxième moitié du VIIIe siècle en France du Nord, de la première moitié du IXe en France du Sud, et quelques centaines d'années plus tard en Espagne et en Italie, la langue parlée par les Chrétiens de l’empire n’est plus le latin.
Une immense majorité de la population, ainsi que des élites, cependant, s’exprime dans des langues germaniques, slaves et celtiques ; la langue maternelle de Charlemagne, par exemple, comme probablement d’une grande partie de l’aristocratie franque, est le francique.
Recueil de traités grammaticaux
L’Histoire des Francs de Grégoire de ToursL’Histoire des Francs de Grégoire de Tours
 
Mais le latin reste la langue de l’administration, et il est donc indispensable aux clercs, religieux et laïques, de la maîtriser pour participer à l’encadrement des populations. Le concile de Francfort, en 794, affirme que chacun peut prier Dieu dans sa propre langue ; seule la langue latine, toutefois, est admise pour les célébrations.
C’est pourquoi une grande partie de l’effort culturel mené par les Carolingiens porte sur la qualité du latin utilisé : il faut permettre la communication au sein de l’administration de l’empire, mais aussi rendre leur pureté initiale aux textes écrits, souvent corrompus par de mauvaises traductions et de copies hâtives. L’Histoire des Francs de Grégoire de Tours, rédigée à la fin du VIe siècle, en témoigne : les imperfections linguistiques de son récit, très utilisé par les historiens carolingiens, nous montrent la pertinence des réformes textuelles que les souverains carolingiens engageront quelques décennies plus tard.
 
Recueil de textes relatifs à saint MartinBible de ThéodulfeÉvangiles de Saint-Martin de Tours
 
Sous l’impulsion de Charlemagne et des lettrés dont il s’entoure, comme Alcuin, l’historien Paul Diacre ou le grammairien Pierre de Pise, et parallèlement aux grandes réformes liturgiques, commence en effet une véritable entreprise de restauration du latin.
On en revient au latin du VIe siècle, suivant les règles de la grammaire de Donat. De très nombreuses nouvelles copies de textes profanes et sacrés sont réalisées, et Alcuin réalise une nouvelle version de la Vulgate, traduction de la Bible. C’est qu’on a conscience de la nécessité d’une version de la Bible qui soit débarrassée des erreurs et interpolations accumulées depuis que le pape Damase Ier (366-384), conscient de la confusion due à l’altération du texte latin ancien, ou Vetus latina, en avait demandé une révision complète à saint Jérôme. Cette nouvelle traduction, la Vulgate, s’était imposée lentement et avait à son tour fait l'objet d'interpolations, sans compter les fautes des copistes. Il s’agit, de la part d’Alcuin, de la première entreprise d’envergure sur le fond, réalisée à partir de plusieurs manuscrits en latin. Alcuin rectifie la grammaire et l’orthographe et supprime les erreurs des copistes, mais surtout il abandonne la Vetus latina pour la Vulgate de saint Jérôme.
 
Le latin devient la langue qui permet la communication entre les différents peuples chrétiens, et va rester la seule langue liturgique officielle jusqu’au concile de Vatican II, en 1962.
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