La culture des lettrés carolingiens

 
Grâce à la politique culturelle des souverains et à l’expansion sans précédent du livre, la culture des lettrés carolingiens croît considérablement par rapport aux siècles antérieurs. Charlemagne, soutenu par Alcuin qui appelle à la création en Francie d’une "nouvelle Athènes", remet à l’honneur les sept Arts Libéraux ; ces disciplines constituent un progrès décisif dans l’organisation des études, et serviront de base à l'enseignement scolaire, puis universitaire, pendant tout le Moyen Âge. Destinés à l’élite intellectuelle, dirigés souvent par des savants reconnus, les centres qui les enseignent sont aussi des lieux de rencontre pour des maîtres venus de tous les horizons, Francs, Italiens, Irlandais, Ibériques, Anglo-saxons… Ils y apportent leur savoir et leur culture, constitués d’apports du monde antique et byzantin et de l’héritage du monde franc et germanique. C’est là que va fusionner au IXe siècle cet ensemble, à l’origine disparate, de la culture occidentale, dans tous les genres littéraires et dans l’art.
 

Les lectures profanes

On redécouvre les auteurs de l’Antiquité latine : Loup de Ferrières écrit à Éginhard le plaisir qu’il éprouve à lire Cicéron ou Aulu-Gelle, et lui en demande le prêt. On les imite, comme le même Éginhard paraphrasant Suétone pour la biographie de Charlemagne. On copie dans les scriptoria les exemplaires antiques qui circulent en Gaule, pour disposer de nouveaux exemplaires qui nous permettent aujourd'hui de connaître ces textes dans des versions aussi fidèles que possible au texte original (comme, par exemple, les Lettres à Lucilius de Sénèque).
Lettres de Sénèque à Lucilius
Portrait de TérenceSacrifice d'Abraham
 
Pour ce qui est de la littérature grecque, elle est apparue dans le royaume franc dès le règne de Pépin le Bref, en liaison peut-être avec les relations que le roi tente de rétablir avec l’empire byzantin : en 758-763, le pape Paul Ier envoie divers textes en grec, qu’à cette époque personne ne comprend. Les grammairiens, en particulier, s’intéressent à cette langue, mais ils ne la connaissent, semble-t-il, que superficiellement ; et si l’Italie du Sud reste le sanctuaire du grec en Occident, c’est à des Irlandais, comme Martin Scot ou Jean Scot Érigène, que sont dus les premiers manuels ou traductions en latin réalisées au cours de la deuxième moitié du IXe siècle.
 

Les lectures sacrées et réécritures hagiographiques

On réapprend à lire la Bible et les grands théologiens des premiers siècles, et à y trouver matière pour de nouvelles œuvres : dans son prologue à l’Expositio in Mattheum (Commentaire sur saint Matthieu), Paschase Radbert chante les louanges de ses inspirateurs, Jérôme, Ambroise, Augustin, Grégoire… Hincmar utilise, pour sa propre polémique contre Gottschalk d’Orbais, le traité de saint Hilaire de Poitiers sur la Trinité. Les théologiens sont nombreux et publient des œuvres de toutes sortes qu'ils dédicacent souvent au souverain.
 
Recueil de textes relatifs à saint MartinLettre de Jonas d'Orléans
 
D’autre part, et alors que la place du culte des saints et des reliques grandit dans la vie politique et religieuse, le souci constant de modernisation des textes et de correction de la langue provoque la réécriture de plusieurs translations de saints mérovingiens. Elles sont confiées à des écrivains connus, comme Alcuin pour les vies de saint Riquier ou de saint Martin.
Denys l'Aéropagite
Sur le plan de l’hagiographie, le cas de saint Denis est exemplaire. Une première Vie du saint, rédigée à la fin du Ve siècle, rapportait le sacre du premier évêque de Paris à Rome et son martyre. La dynastie carolingienne va s’emparer de cette figure de l’hagiographie mérovingienne qu'elle identifie avec Denys Aréopagite : vers 758, le pape Paul Ier envoie à Pépin le Bref plusieurs livres en grec, où figurent des œuvres "Dionysii Areopagitis", évêque d’Athènes converti par saint Paul au Ier siècle. Mais faute de compétences, ces textes ne sont pas traduits en latin. L’histoire reprend en 827, quand Louis le Pieux reçoit de l’empereur byzantin Michel le Bègue des traités mystiques attribués au même Denys Aréopagite. Ce cadeau témoigne sans doute de la confusion qui règne déjà à cette époque dans l’entourage impérial entre le martyr gaulois et l’évêque athénien. Louis le Pieux confie alors le manuscrit à l’abbé de Saint-Denis Hilduin et ordonne à ce dernier de le faire traduire, et de composer une nouvelle version de la Passio sancti Dionysii (Passion de saint Denis), où Hilduin identifie le saint martyr avec Denys Aréopagite. Le travail est réalisé avec l’aide d’interprètes grecs, et l’abbé l’envoie à son commanditaire vers 835. En 858 enfin, Charles le Chauve commande à Jean Scot Érigène une nouvelle traduction des œuvres de Denys Aréopagite, qui témoigne de l’intérêt constant des souverains carolingiens pour le saint, pilier de la monarchie franque.
Charlemagne assis

Les bibliothèques impériales

À côté des livres d’apparat gardés dans le trésor, les empereurs possèdent leur propre bibliothèque, qui contient les textes qu’ils achètent ou font copier, ceux qu’on leur offre ou que les lettrés qu’ils encouragent à écrire leur dédient. Éginhard rapporte ainsi que l’empereur Charlemagne s’intéresse à la théologie, à l’histoire et aux sciences, mais aussi au droit, à la littérature et en particulier à la poésie.
Saint Benoît donnant sa règle à un moine
Des mentions dans des lettres ou des annales, des dédicaces transmises par des copies, permettent de reconstituer une partie de la bibliothèque de Charlemagne. On peut citer à titre d’exemple l’exemplaire "autographe" de la règle de saint Benoît, arrivée du Mont-Cassin en 787 ; la traduction latine du concile de Nicée envoyée de Rome en 787 ; une Mensuratio orbis terrae, description du monde composée en 435 ; des œuvres d’Alcuin ; et enfin une série d’auteurs classiques latins. Il semble que la copie de livres d’étude ait eu sa place à côté de celle des manuscrits liturgiques, et le nom de quelques copistes nous est parvenu dans des dédicaces ; mais il est difficile d’en préciser le rôle. Certains indices laissent à penser que les scribes rédigeant les actes à la chancellerie transcrivaient aussi des textes pour la bibliothèque.
 
Louis le Pieux n’a pas les mêmes goûts que son père, et préfère les auteurs ecclésiastiques aux textes profanes qui ont servi à son éducation. Avant même de devenir empereur, il reçoit d’Angilbert de Saint-Riquier un exemplaire dédicacé de saint Augustin. Certains poèmes de Théodulfe lui sont aussi destinés. Raban Maur lui dédie les calligrammes du De Laudibus sanctae crucis (De la louange de la Sainte Croix), et envoie à l’impératrice Judith son commentaire sur les livres de Judith et d’Esther. 
 
Louis le Pieux dans son palaisRaban Maur adorant la Croix
 
Le Palais comporte un atelier spécialisé dans la copie de textes classiques, illustrés de cycles iconographiques directement inspirés de modèles antiques. Le bibliothécaire de Louis le Pieux, à l’époque où il n’est encore que roi d’Aquitaine, est le futur archevêque de Reims Ebbon, puis Gerwald, moine de Lorsch. Arrivé au Palais vers 814, ce dernier a en charge les nouveaux livres, mais aussi ceux qui viennent de Charlemagne. En effet, le testament cité par Éginhard indiquait bien que la bibliothèque devait être vendue au bénéfice des pauvres, comme les livres de la chapelle, mais plusieurs volumes sont encore à Aix-la-Chapelle sous Louis le Pieux : ainsi l’Irlandais Dicuil, sans doute maître à l’école du palais à partir de 814, peut consulter la Mensuratio orbis terrae pour son œuvre majeure, un manuel de géographie intitulé Liber de mensura orbis terrae (Livre sur la mesure de la terre), qui est terminé en 825.
Élevé par sa mère l’impératrice Judith, et par Walafrid Strabon, son précepteur, Charles le Chauve reçoit une éducation classique soignée, axée sur la grammaire, la Bible, l’histoire.
Charles le Chauve trônant
Charles le Chauve est donc cultivé, mais ses intérêts sont plus limités que ceux de son grand-père. Cependant il aime l’histoire et la géographie, l’hagiographie et les sciences, comme tous les souverains carolingiens, et il participe aux grands débats théologiques de son temps. Une cinquantaine d’ouvrages lui sont dédicacés. Parmi ceux qui cherchent à obtenir ainsi influence ou faveurs, figurent les grands noms de la littérature contemporaine, Gottschalk d’Orbais, Loup de Ferrières, Ratramne de Corbie, Jean Scot Erigène, Hincmar de Reims, Heiric d’Auxerre. Charles le Chauve passe aussi des commandes. On ne sait pas si sa bibliothèque contient des livres venant de son père ou de son grand-père, mais elle est riche en cadeaux venant des plus grands scriptoria. Le De Arithmetica (De l’arithmétique) de Boèce, réalisé vers 845 et proche de la Bible de Vivien, vient de Tours. La copie de la collection de capitulaires de Charlemagne et de Louis le Pieux, et présentée à Charles par Hincmar de Reims, est peut-être rémoise. Enfin, on attribue à l’école du Palais une compilation très soignée d’œuvres mineures de saint Augustin, et de textes traitant de la querelle des images. Enfin, le testament du beau-frère de Charles le Chauve, Éberard de Frioul, donne une liste de cinquante-trois manuscrits légués en 867 à ses enfants : les ouvrages liturgiques d’abord, mais aussi les œuvres des Pères de l’Église ou des carolingiens Alcuin et Smaragde. Les recueils juridiques permettent de compléter en partie l’image, inévitablement tronquée, de la bibliothèque impériale.
haut de page