Sacramentaire de Charles le Chauve
Allégorie de la royauté de droit divin
École du Palais de Charles le Chauve, vers 869-870
BnF, Manuscrits, Latin 1141 fol. 2v
Sur ce feuillet et le suivant se répondent les deux piliers du pourvoir carolingien, le pape et l'empereur. Inspiré par la colombe du Saint-Esprit, le pape Grégoire le Grand dicte le sacramentaire à ses scribes, qui recopient et diffusent le manuel liturgique. Face à lui, deux évêques, porteurs des livres sacrés, l'un ouvert, l'autre fermé, entourent le souverain, couronné par la main de Dieu. Le pouvoir spirituel soutient littéralement le pouvoir temporel tandis que l'empereur s'appuie sur l'Église pour unifier ses territoires.

Enchâssée dans un luxueux cadre multicolore orné de feuillages d'acanthe stylisés, cette allégorie de la royauté carolingienne est placée en vis-à-vis du portrait du pape saint Grégoire le Grand.
Au centre de l'image, sortant des nuées, la main de Dieu couronne la tête nimbée du prince. Vêtu à la romaine d'une chlamyde, manteau fendu agrafé sur l'épaule, sur une tunique courte, il porte des jambières et de hauts chaussons. Une main demeure dissimulée dans les plis de son drapé tandis qu'il se désigne de l'index droit dressé en signe d'autorité.
Le souverain carolingien est entouré de deux dignitaires ecclésiastiques, nimbés et revêtus des attributs traditionnels de leur fonction : la longue aube de lin blanc dépasse d'une dalmatique, cette riche tunique de soie aux amples manches empruntée aux empereurs romains ; par-dessus, la chasuble forme un manteau à deux pans, ornée d'une écharpe sacerdotale nouée en triangle, le pallium. L'un tient un livre recouvert d'une précieuse reliure d'orfèvrerie, la Bible à n'en pas douter ; l'autre manipule un cahier ouvert devant lui, semblable à celui que saint Grégoire tient dans sa main. Serait-ce le sacramentaire grégorien, celui-là même que les copistes s'appliquent à reproduire sur la page en regard et dont ce manuscrit offre plus loin le texte ? Ce sont bien les Évangiles et la liturgie qui structurent la société chrétienne.
Dans l'iconographie médiévale, la taille exprime la hiérarchie. En donnant la même taille aux trois personnages, l'Église se positionne littéralement à hauteur du souverain, telle son égale. Gestes et attitudes suggèrent qu'ils entretiennent une conversation animée. Les évêques conseillent le prince carolingien qui s'appuie sur eux autant qu'ils le soutiennent : l'évangélisation des populations est garante de paix, les évêchés maillent le territoire carolingien.
La scène illustre la symbiose parfaite qui s'est opérée à l'époque carolingienne entre pouvoirs laïc et religieux. Elle montre bien le rôle qui était dévolu à l'épiscopat dans la légitimation de la royauté, en particulier à l'époque de Charles le Chauve où plusieurs textes législatifs mettent en évidence les liens contractuels entre le roi et les évêques. Surtout, cette image souligne l'origine divine de la royauté des souverains carolingiens. Inaugurée sous le règne de Pépin le Bref, la cérémonie du sacre culminait avec l'onction donnée par l'évêque et par laquelle le roi devenait roi de droit divin, "par la grâce de Dieu". L'intervention divine s'exprime à travers la nuée par la dextra, cette main de Dieu d'origine paléochrétienne, et par le fond bleu sur lequel se détachent les figures.

En l'absence d'une légende, qui vraisemblablement devait s'insérer dans le cartouche de pourpre prévu à cet effet, l'identification des personnages demeure incertaine. Différentes hypothèses ont été avancées. Suivant l'une d'entre elles, il convient d'interpréter cette image par rapport à celle de saint Grégoire placée en regard. Les trois personnages nimbés seraient ainsi, au centre, Charlemagne, le promoteur du sacramentaire grégorien dans le royaume franc, à gauche, saint Grégoire tenant son ouvrage ouvert, et, à droite, le pape Gélase (492-496), l'auteur d'un autre sacramentaire plus ancien répandu dans le royaume franc avant l'adoption de la liturgie romaine et dont le livre fermé suggère l'abandon de cette version au profit de celle de saint Grégoire.
Toutefois, il est communément admis aujourd'hui que le souverain nimbé serait plutôt le petit-fils de Charlemagne, son plus prestigieux héritier, Charles le Chauve, sacré roi de Lotharingie à Metz le 9 septembre 869, et commanditaire probable de ce sacramentaire pour l'occasion. Le nimbe qui l'entoure revêt ici une connotation hiérarchique, comme c'est parfois le cas dans l'art paléochrétien. Les deux dignitaires ecclésiastiques, quant à eux, pourraient être Hincmar, archevêque de Reims, et Adventius, évêque de Metz, lesquels octroyèrent l'onction royale à Charles le Chauve dans la cathédrale de Metz.
 
 
 
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