Au cœur de l'Île de France, culture et pouvoir à Saint-Denis

Commentaires de Cassiodore
Selon la légende, l'abbaye royale de Saint-Denis aurait été fondée vers 480 par sainte Geneviève à l'emplacement de la sépulture de Denis, premier évêque de Paris, martyrisé vers 250 et que l'abbé Hilduin (814-840) tentera d'identifier avec l'évêque d'Athènes Denys l'Aréopagite converti par saint Paul. Déjà favorisée par Dagobert, l'abbaye de Saint-Denis noue très tôt des liens étroits avec la nouvelle dynastie carolingienne : le pape Étienne II y sacre Pépin le Bref en 754, et certains souverains carolingiens y seront inhumés à la suite de Dagobert.
Martyrologe d'Usuard
Commentaires de saint Jérôme Croix monumentale
 
Dès la fin du VIIIe siècle, Saint-Denis se dote d'une riche bibliothèque, alimentée par un scriptorium très actif. Elle prend ainsi une part active au renouveau intellectuel, en assurant la sauvegarde et la diffusion de textes antiques ou patristiques et en échangeant des manuscrits avec d'autres monastères.
Le fabuleux trésor de Saint-Denis s'est constitué au fil des dons émanant des souverains. Abbé laïc du monastère, Charles le Chauve se montra le plus généreux : il offrit à l'abbaye plusieurs objets d'orfèvrerie d'un luxe inouï, comme cet "escrain" dit de Charlemagne, ainsi qu'une partie de sa bibliothèque. Saint-Denis entra ainsi en possession du chef d'œuvre de l'école franco-saxonne, une Bible exécutée à Saint-Amand, et de plusieurs manuscrits recouverts de plaques d'ivoire dont le style porte la marque des ateliers travaillant pour Charles le Chauve.
Trône de Dagobert

Les trésors de Saint-Denis

L’abbaye de Saint-Denis, du fait de ses liens étroits avec le pouvoir, occupe une place à part dans l’histoire des trésors carolingiens. L’abbaye conserve un très grand nombre d’objets luxueux et de manuscrits enluminés : la riche splendeur de leurs ornements d’or, d’argent et de pierreries cherche à signifier, dans leur matérialité même – car les reliures d’orfèvrerie sont pareilles à des châsses conservant les mystères divins –, l’ineffable sainteté des lieux qu’ils célèbrent, et la puissance tutélaire d’une fondation mythique veillant, depuis ses origines, sur le peuple franc.
La popularité de Charlemagne dans la mémoire collective lui fit attribuer la donation d’œuvres dont la fabrication est en réalité plus tardive (par exemple, une pièce d’échec en forme d’éléphant, ou l’épée qui servira au sacre des rois de France) ; mais les annales rappellent qu’en 783, l’empereur offrit à Saint-Denis le psautier écrit en lettres d’or qui avait appartenu à sa femme Hildegarde.
 
L'Escrain de Charlemagne Intaille de Julie  Fragment de la croix de Saint-Denis
 
De fait, la deuxième moitié du VIIIe et le IXe siècle marquent l’une des apogées d’un trésor devenu alors l’un des plus importants ensembles précieux d’Occident, grâce au mécénat des souverains, mais aussi des puissants abbés sandionysiens, qui comptaient parmi les premiers personnages de la cour. On sait que les abbés Fulrad et Fardulfe mènent plusieurs ambassades à Rome et entretiennent des contacts étroits avec le roi des Lombards Didier, ce qui explique peut-être l’influence de l’art nord-alpin, mâtiné d’apports byzantins, sur certaines productions de l’école du Palais. Les œuvres du Pseudo-Denys, que Louis le Pieux a reçues de l’empereur byzantin Michel le Bègue, constituent aussi un don capital pour l’abbaye.
Mais c’est avant tout à la générosité de Charles le Chauve que sont dus les fabuleux objets d’orfèvrerie qui scellèrent l’insigne renommée du Trésor : la grande croix d’or et la table d’or de l’autel majeur, l’ "escrain" dit de Charlemagne, la coupe des Ptolémées et la patène de serpentine aux poissons d’or qui lui était associée, pour n’en citer que les plus illustres. L’empereur légua aussi au monastère royal, en 877, certains manuscrits de sa bibliothèque. On peut compter parmi eux le chef d’œuvre de l’école franco-insulaire, une grande Bible peinte à Saint-Amand vers 875, et peut-être aussi un livre d’Evangiles entièrement écrit sur parchemin pourpré hérité de son grand-père qui compte, avec sa reliure d’ivoire, parmi les chefs d’œuvre de l’école du Palais de Charlemagne. S’il est difficile aujourd’hui d’identifier, parmi les manuscrits subsistants, ceux qui ont réellement été légués par Charles le Chauve, au moins a-t-on conservé quelques ivoires sculptés qui en ornaient les reliures et peuvent être considérés de façon sûre comme des cadeaux royaux. Sans doute le souverain, qui choisit de se faire enterrer au plus près de son saint protecteur, aura-t-il voulu compenser par cette magnificence les pertes subies par l’abbaye suite aux déprédations normandes du milieu du siècle.
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