Le dossier
Casanova

« Toujours soigné comme un narcisse »
Costume et soin de soi chez Giacomo Casanova

par Corinne Le Bitouzé
 

« Le seul nom de perruque m’assomme. »

Le connaisseur


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Pourtant, on ne saurait réduire l’importance du costume et de la parure chez Casanova à une nécessité sociale ou économique. Cet homme, qui fait profession de « cultiver les plaisirs de [ses] sens », aime le luxe, les belles choses, le raffinement, et montre au fil du texte à quel point il en a une connaissance intime. Le tissu (il essaiera d’ailleurs à deux reprises de fonder une manufacture de toiles) attire ce sensuel, comme les fourrures, et il y a de la gourmandise dans sa manière de nommer, avec précision, les étoffes : cendal, gros de Tours, pékin, bourre de soie, velours ras, mousseline, basin, taffetas à bordure de Lyon, guipure, dentelles au point d’Alençon, broderies au point d’Espagne… toute la richesse et la poésie du vocabulaire du textile au XVIIIe siècle sont ô combien présentes dans Histoire de ma vie.
 

Des objet raffinés

Ces mémoires sont également un magnifique catalogue de joaillier qui décrit avec précision : tabatières et boîtes en écaille blonde, en or ou en cristal de roche, montres « à caisse d’écaille incrustée en or », par exemple, bagues, en cornaline « où la tête de Louis XV était gravée à la perfection », en diamant, en émeraude, « chapelet d’agate lié en or légèrement », girandoles de strass, anneaux ou médaillons ornés du portrait de l’être aimé, parfois dissimulé dans un mécanisme sous une scène religieuse, ordre pontifical qu’il rehausse de diamants et de rubis, étuis, tablettes, flacons en cristal de roche. Le vieil homme de Dux n’a rien oublié de ces objets merveilleux, dont la description le fait encore rêver. Gage du sentiment amoureux, récompense pour services rendus, monnaie d’échange (Casanova les met en gage, les joue, les vend pour mieux les racheter ensuite), parure attestant la richesse de leur propriétaire, les bijoux, et plus largement les objets de vertu4, sont un élément essentiel de la malle du Vénitien : les posséder le rassure et chaque départ vers une nouvelle destination est l’occasion de rappeler à son lecteur comme à lui-même qu’il est « bien équipé », qu’il a « de l’or et des bijoux ».
Présidant au sort des malles de Casanova et à sa toilette, on trouve, à partir du second séjour à Paris, en 1759, un valet, Le Duc, « Espagnol de dix-huit ans, fort intelligent ». C’est à lui que revient la tache de confier chaque soir – souvent à la fille ou la femme, fort séduisante, de l’aubergiste – les chemises et les dentelles de son maître, que Casanova retrouve le lendemain matin blanchies et repassées, en même temps qu’on lui apporte son chocolat.
 

Des coiffures

Mais surtout, Le Duc, qu’il finira par renvoyer car il le vole, possède la qualité irremplaçable de le « coiff[er] mieux que personne ». Casanova est fasciné par les cheveux, ceux des femmes dont il fait des bijoux et qu’il fait accommoder dans des dragées, mais aussi par les siens, dont il tire une grande fierté car leur beauté naturelle lui permet de ne pas porter de perruque, contrairement à son frère Francesco, au grand dépit de celui-là. Au début de sa courte carrière religieuse, l’abbe Tosello, son mentor à l’église San Samuele, tente de le guérir de sa vanité en lui coupant les cheveux pendant son sommeil : il entre dans une colère folle devant « l’horreur de cette exécution inouïe », n’ose plus se montrer et ne doit de retrouver sa dignité perdue qu’au talent d’« un habile friseur » que lui envoie M. de Malipiero et qui répare les dégâts en l’« accomod[ant] en vergette » (sorte de coupe courte).Tout au long de ses mémoires, on le voit se faire poser des papillotes le soir, se faire coiffer chaque matin et, comme tout homme se piquant d’élégance en ce milieu du XVIIIe siècle, ne sortir que peigné, pommadé et poudré.

Des odeurs

Dans la préface des mémoires, il reconnaît aimer les « mets au haut goût » et la transpiration des femmes mais, lui-même semble porter une attention particulière à ne pas dégager d’odeurs corporelles trop fortes. À Venise, il recommande à son tailleur de « doubler d’amadou [son] habit de taffetas sous les aisselles, et de le couvrir avec de la toile cirée pour empêcher la tache de sueur qui principalement dans l’été gâte dans cet endroit-là tous les habits ». Il recourt, comme c’est encore l’habitude en son siècle, aux parfums et fait usage de pommades sur les cheveux, qu’il a poudrés (avec de la poudre « à la maréchale », à base d’iris, de coriandre, de girofle, de calamus et de souchet), et parfume ses mouchoirs avec de l’essence de rose dont il porte un flacon accroché à sa chaîne de montre. « Sa chambre était odoriférante de pommade et d’eaux de senteur », dit-il de l’appartement du baron de Bavois à Venise. Pourtant, s’il goûte peu les femmes sales – il lave de ses mains la petite O’Murphy, « n’ayant autre défaut que celui d’être sale »–, ses ablutions personnelles se limitent le plus souvent à se laver le visage avec de l’eau froide. La pratique du bain, qui se développe dans les milieux aristocratiques, reste pour lui liée à l’érotisme et au plaisir.
 

Du fard

Parfumé, coiffé, vêtu avec élégance, Casanova ne semble pas dissimuler son « teint africain » au moyen de fards. Le chevalier d’Arginy, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui met du rouge, l’amuse « infiniment ». Les « joues couperosées couvertes de rouge, les lèvres de carmin, les sourcils de noir » du duc de Villars lui donnent l’air d’« une femme de soixante et dix ans habillée en homme ».
Et ce qui lui paraît ridicule chez les hommes ne l’attire pas davantage chez les femmes : « Le seul nom de perruque m’assomme », confie-t-il à M. M. et il est sans indulgence pour le visage fardé de la Cavamacchie, une courtisane vénitienne qu’il retrouve à Paris : « Outre cela elle mettait du blanc, artifice que les Français ne savent pas pardonner ; et ils ont raison car le blanc dérobe la nature ». Et si les joues, ornées de rouge, de M. M. lui plaisent « à l’excès », c’est qu’il y voit un raffinement français, évocation de l’ivresse et promesse de plaisir, propre à enchanter un jeune Vénitien fasciné par la cour de Versailles.
 

De l'élégance

« Toujours soigné comme un Narcisse », « nippé et habillé au mieux », Casanova réussit à impressionner les hommes par son élégance mais le goût et la connaissance profonde qu’il a de la parure lui sont également une clé pour entrer dans l’univers féminin. S’il séduit les hommes par sa prestance et la variété de son verbe, il séduit aussi les femmes en tissant autour d’elles et avec elles un texte dont les étoffes, les bijoux, les parfums sont le support et la matière. Qu’il échange ses jarretières avec la jeune C. C. dans les jardins de la Giudecca, compare, dans un casin de Murano, la qualité de l’essence de rose dont il parfume ses mouchoirs avec celle utilisée par M. M., habille Henriette à Parme ou, à Amsterdam, laisse Esther choisir dans ses malles le costume qu’il doit revêtir, il crée avec ces femmes une connivence dont elles ne peuvent que sentir la sincérité car il est vraiment, là, leur compagnon, leur égal, leur semblable.

Est-ce un hasard si le costume masculin le plus précisément décrit d’Histoire de ma vie est porté par M. M., la religieuse vénitienne ?
« Un habit de velours ras couleur de rose, brodé sur les bords en paillettes d’or, une veste à l’avenant brodée au métier, dont on ne pouvait rien voir de plus riche, des culottes de satin noir, des dentelles de point à l’aiguille, des boucles de brillants, un solitaire de grand prix à son petit doigt, et à l’autre main une bague qui ne montrait qu’une surface de taffetas blanc couvert d’un cristal convexe. Sa baüte de blonde noire était tant à l’égard de la finesse que du dessin tout ce qu’on pouvait voir de plus beau […]. Je visite ses poches, et j’y trouve tabatière, bonbonnière, flacon, étui à cure-dent, lorgnette et mouchoirs qui exhalaient des odeurs qui embaumaient l’air. Je considère avec attention la richesse, et le travail de ses deux montres, et ses beaux cachets en pendeloques attachés aux chaînons couverts de petits carats. Je visite ses poches de coté, et je trouve des pistolets à briquet plat à ressort, ouvrage anglais des plus finis. » HMV, I, p. 494-497
Et les murs en miroirs du casin vénitien, éclairé de mille bougies, renvoient à l’infini ce portrait d’homme/femme, que Casanova, assis sur un tabouret, ne peut se lasser d’observer avec attention et d’admirer. Admiration pour la femme qu’il désire, certes, mais aussi regard amoureux sur un autre lui-même.

4. Objets de vertu : petits objets décoratifs et de facture très raffinée, tels que tabatières, boîtes, flacons…

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