Le dossier
Casanova

Homme d’affaires

par Marie-Laure Prévost

« ... ce manège rend tous les banquiers fort riches. Il reste à savoir si le profit qu’ils font, et qui les enrichit, est plus ou moins nuisible à tout le monde ... »

Des projets novateurs

 

Dans un document de l’automne 1783, Casanova fait à la France une ultime suggestion : creuser de Narbonne à Bayonne un canal qui mesurerait « 100 000 toises ; 30 de large, dix de profondeur » et serait assurément source de richesse. Et le mémorialiste de conclure : « Louis XVI laissera un monument de sa gloire que quelqu’un de ses prédécesseurs a bien désiré, mais que aucun n’a encore ose entreprendre. »


Une Fabrique de savon à Varsovie


À chaque pays, d’ailleurs, Casanova offre ses services, avec plus ou moins de bonheur. En Pologne, c’est un « Projet pour établir une Fabrique de savon à Varsovie » (HMV, II, p. 1186-188), sans nul doute inspirée par les deux frères Calzabigi, fondateurs dans leur ville natale d’une manufacture de savon sans feu. Pour celle que Casanova propose d’installer à Varsovie, il est en mesure, affirme-t-il, d’y fabriquer un savon « meilleur que celui de Marseille, et par conséquent meilleur que tous les savons, qui aura la qualité de passer la ligne équinoxiale sans se fondre, qui sera beau, blanc, rouge, bleu, vert, noir, marbre, dur, liquide à choix, parfumé, et simple ». Toutes les précisions sont là : architecture de la fabrique, provenance de l’huile d’olive, offre de démonstration, nombre et coût des ouvriers, rendement, et, bien sûr, énumération des nombreux avantages en matière de coût, de production, de qualité, de bénéfices, par rapport à la concurrence italienne, hollandaise et française. Cette proposition est-elle restée dans les dossiers de Casanova ou a-t-elle été présentée à la Pologne ? En tout cas, nous n’en connaissons pas la suite.

 

Questions agricoles

Tandis qu’il est en Russie, cet entrepreneur infatigable rédige une longue étude sur les questions agricoles, réfléchissant aux moyens de développer cultures, habitat des paysans, élevage et adaptation des espèces aux pays froids, avec distribution d’honneurs à titre de récompense et création d’un ministère de l’Agriculture ; il préconise d’observer l’accoutumance des animaux des pays chauds aux pays froids – ânes arabes, chameaux, chèvres d’Angora, vaches des Indes, cochons de Chine, etc. –, donne en exemple la Suède, qui a su adapter poissons et brebis à son climat, et cite aussi l’Angleterre et ses moutons engraissés aux turnips. Mais c’est surtout aux mûriers qu’il s’attache : climat, semences, transplantation sans « offenser les racines », qualité de la terre, possibilité de cultures sous les mûriers, taille des arbres. Ses conseils d’hygiène pour les « éducateurs » de vers à soie sont dignes de ceux que leur prodiguera Pasteur un siècle plus tard !
« … il faut leur deffendre de montrer les vers à des gens inconnus dont l’approche leur puisse être préjudiciable. Il faut aussy que leur habitation soit nette, balaïée tous les jours, et souvent parfumée, ce qui se fait en arosant le pavé avec du vinaigre, puis le couvrant d’herbes odorantes, comme aspic, serpolet, thim, sariette, marjolaine, basilic, et autres semblables. On y joint de tems en tems un parfum composé d’encens, de benjoin de storax, et d’aloës qu’on brûle dans des réchauds. »
La qualité des soies ainsi obtenues et les avantages de cette industrie sont tout aussi précisément présentés. Il semble qu’il ait été écouté, puisque, écrivant « Sur la colonisation de la sierra Morena », Casanova déclare :

« J’ai, non sans utilité, fourni en Russie un mémoire de ce genre sur les populations d’Astrakan, et en particulier de Seratoff ; et au bout de trois ans une prospérité inimaginable a démontré l’exactitude des jugements prononcés par mon faible esprit sur ces sujets considérables ; aussi encouragé par le succès passé, je viens vous offrir d’utiliser mes lumières en faveur de ces populations toutes récentes. » HMV, II, p. 1183
La recommandation qu’il fait au gouvernement espagnol de créer une manufacture de tabac râpé est en tout cas rejetée : par une lettre du 27 juillet 1768, le duc de Losada informe le mémorialiste que le roi n’a pas jugé bon de donner suite.

 

Questions financières

Les questions financières l’intéressent au plus haut point. En mai 1789, Casanova rédige Lucubration sur l’usure en réponse à un appel à projets lancé pour l’empereur d’Autriche, Joseph II. Dans une note « Sur la circulation de l’or et de l’argent », il s’inquiète des risques de dévaluation du papier-monnaie, qui n’aurait pas sa contrepartie en métal précieux dans les caisses de l’État et remarque malicieusement :

« Une espèce de gens qu’on appelle banquiers ont imaginé un heureux moyen qui dans le même temps qu’il empêche le dommage du frottement des espèces augmente la circulation. Mais ce manège rend tous les banquiers fort riches. Il reste à savoir si le profit qu’ils font, et qui les enrichit, est plus ou moins nuisible à tout le monde que la diminution physique du poids des métaux qui procéderait du frottement. » HMV, II, p. 1189
Ces propositions sur l’agriculture, l’éducation des vers à soie, la teinture, l’impression sur soie, la loterie, les transports, tout en témoignant des connaissances scientifiques de Casanova, sont, en quelque sorte, le prolongement de son goût pour les plaisirs de la table, les tissus, les jeux de hasard, le voyage… mais s’inscrivent aussi dans un courant de pensées novatrices que l’on rencontre chez ses contemporains, notamment chez les encyclopédistes.
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