Le dossier
Casanova

Le manuscrit d’Histoire de ma vie

par Marie-Laure Prévost
 

« [...] je m’occupe à mes mémoires. Cette occupation me tient lieu de délassement. [...] Je donne souvent dans des éclats de rire, ce qui me fait passer pour fou, car les idiots ne croient pas qu’on puisse rire étant seul. »

La construction du récit

La nouvelle de l’évasion de Casanova, échappé des Plombs, la célèbre prison de Venise, avait aussitôt fait le tour de l’Europe. Celle de l’acquisition du manuscrit d’Histoire de ma vie, en février 2010, eut un retentissement quasi comparable. Non sans humour, les titres les plus divers s’affichaient : « Giacomo Casanova, une loterie ! », « La Bibliothèque nationale de France, 123e conquête de Casanova », « Le manuscrit de Casanova couche à la Bibliothèque nationale de France », « Casanova a séduit la Bibliothèque nationale »… Il se trouva même un catalogue de décoration intérieure pour sous-titrer « Histoire de vos vies ». Articles et vitrines des librairies, en particulier à Venise, montraient que l’événement avait largement dépassé les frontières.

Un récit "sur ordonnance" ?

Rien, cependant, ne pouvait laisser prévoir la naissance d’un chef-d’œuvre de la littérature lorsque Casanova fut accueilli comme bibliothécaire, en septembre 1785, par le comte de Waldstein dans son château de Dux. La langue allemande, qu’il ne pratique guère, et les mois d’absence du comte le plongent dans une solitude et une tristesse profondes. Son roman utopique, Icosameron, est un échec qui le ruine, ses recherches mathématiques n’ont pas le succès escompté et, outre qu’il est en butte à l’hostilité du personnel du château, les nouvelles de France – sa seconde patrie après Venise – sont autant de motifs de désespoir : « On dit que ce Dux est un endroit délicieux, et je vois qu’il peut l’être pour plusieurs ; mais pas pour moi, car ce qui fait mes délices dans ma vieillesse est indépendant du lieu que j’habite. Quand je ne dors pas, je rêve, et quand je suis las de rêver je broye du noir sur du papier, puis je lis, et le plus souvent je rejette tout ce que ma plume a vomi. La maudite révolution de France m’occupe toute la journée » (Lettre à la princesse Clary, 1794).
Est-ce au médecin du lieu, un Irlandais du nom d’O’Reilly, que nous devons l’existence de l’œuvre ? À Casanova, qui le consulte, il recommande en effet de « récapituler les beaux jours passés en Venise et des autres parts du monde ». Sans doute ce conseil rejoint-il un projet ancien, annoncé des la rédaction d’Il Duello (1780) et précisé dans Histoire de ma fuite (1787). En tout cas, Casanova se met immédiatement au travail et les lettres qu’il adresse à son ami Opiz témoignent que la rédaction de ses mémoires lui rend, en effet, la santé :

« Ma santé est bonne, et je m’occupe à mes mémoires. Cette occupation me tient lieu de délassement. Je me trouve en les écrivant jeune et écolier. Je donne souvent dans des éclats de rire, ce qui me fait passer pour fou, car les idiots ne croient pas qu’on puisse rire étant seul.» Correspondance avec J. F. Opiz, éd. Fr. Kohl et Otto Pick, Leipzig, Kurt Wolff, 1913

La rédaction

De 1789 à juillet 1792, la rédaction est rapide, en dépit de quelques mésaventures :

« [Ma servante] s’est servie des trois cahiers, qui contenaient en détail tout ce que je vais écrire en gros dans celui-ci, pour des besoins qu’elle eut de papier dans le ménage. Elle me dit pour s’excuser, que les papiers étant usés et griffonnés, avec même des ratures, elle crut qu’ils étaient faits pour son service de préférence aux propres et blancs qui étaient sur ma table. » HMV, I, p. 275

En se consacrant à l’écriture « treize heures par jour, qui [lui] passent comme treize minutes », Casanova achève le douzième tome au mois de juillet 1792 : il y atteint « l’age de quarante-sept ans, c’est-à-dire […] l’année 72 de ce siècle ». Un an plus tard, il décide d’en rester à cette date, précisant à son correspondant, qui s’enquiert de l’avancement de la rédaction :

« Pour ce qui est de mes mémoires, je crois que je les laisserai là, car depuis l’age de cinquante ans, je ne peux débiter que du triste, et cela me rend triste […]. Cela ne vaut pas la peine. » Correspondance avec J. F. Opiz, éd. Fr. Kohl et Otto Pick, Leipzig, Kurt Wolff, 1913
Pour répondre à la demande du prince de Ligne, qu’il a rencontré au château de Tœplitz durant l’été 1794 et qui souhaite prendre connaissance de ses mémoires, Casanova entame une campagne de relecture minutieuse du manuscrit, qu’il laisse inachevée à sa mort, le 4 juin 1798.
 

La construction du récit


Comme il l’écrit dans un projet de préface, « l’écrivain donc de ces mémoires est ma mémoire ». Mais il s’aide aussi des souvenirs qu’il a consignés tout au long de sa vie dans ce qu’il appelle ses « capitulaires ». Ceux-ci ne sont malheureusement pas parvenus jusqu’à nous, probablement détruits par leur auteur au fur et à mesure de leur utilisation ; en revanche, ils sont attestés à plusieurs reprises dans Histoire de ma vie et cités dans le titre d’un texte relatif à sa lettre au prince de Courlande, Extrait de mes capitulaires fait à Dux le 4 août 1796. Enfin, le prince de Ligne en évoque un dans ses Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires.

Comme le faisaient ses contemporains, Casanova a probablement éliminé aussi, au cours de la rédaction, la plupart de ses brouillons. Ceux qui subsistent – à l’exception de celui qui servait de couverture à un livre de la bibliothèque de Dux et qui a été retrouvé par Marco Leeflang –, sont conservés dans le fonds Casanova, aux Archives d’État de Prague. À consulter ces notes préparatoires, on assiste à une véritable mise en scène du passé de l’auteur, qui commençait, semble-t-il, par dresser une liste principalement constituée de noms, avec parfois de courtes précisions.
L’une de ces listes, sur trois colonnes, donne l’impression d’une distribution de rôles en tête d’une pièce de théâtre, quelques mots complétant l’ensemble, comme pour camper la scène où situer tel acteur dans le temps et dans l’espace : « L’ambassadeur de France à Constantinople dans mon temps était M. de Villeneuve. » Ainsi l’influence du théâtre, souvent soulignée dans le style et la rédaction d’Histoire de ma vie, se révèle-t-elle des les prémices de l’œuvre.
 
Dans un deuxième temps, autour du noyau que constitue un nom, l’auteur fait ressurgir un souvenir. Une facture de livres envoyée à la bibliothèque de Dux par un libraire de Tœplitz en est un exemple : dans les espaces libres, le mémorialiste-bibliothécaire y a jeté en tous sens des phrases relatives à l’abbé de Bernis, à l’abbé de Voisenon, à Voltaire, etc. Au cours d’une troisième phase, ces notes sont copiées et ordonnées et enfin, dans la version définitive, cet ordre est éclaté et chaque séquence égrenée au fil de la rédaction.

Dans ces brouillons, les noms et phrases sont quasiment tous biffés, généralement parce qu’ils ont été utilisés. Mais, pour certains, Casanova s’est autocensuré, par exemple pour ces allusions à des épisodes homosexuels ou pédérastiques écartés d’Histoire de ma vie :
« Mon amour du Giton du Duc d’Elbeuf
Pédérastie avec Bazin, et ses sœurs
Pédérastie avec X à Dunkerke »
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