Le dossier
Casanova

Casanova ou l’appétit vient en lisant

par Frédéric Manfrin
 

«  – Quel est le poète italien que vous aimez le plus ? [Voltaire]
– L’Arioste, et je ne peux pas dire que je l’aime plus que les autres, car je n’aime que lui.  »

Des lectures éclectiques, mais un goût profondément classique

S’il n’aime pas les romans, si les ouvrages de religion lui tombent des mains, Casanova dévore avec avidité les livres de poésie et de théâtre, mais aussi d’histoire, de physique, de philosophie… C’est un gros lecteur, qui voyage avec beaucoup de livres : il en a ainsi une trentaine lorsqu’on contrôle ses bagages lors d’une de ses arrivées à Rome. Un des dialogues avec son geôlier sous les Plombs nous donne une meilleure idée de ses lectures :

« J’avais ordonné à Laurent de m’acheter toutes les œuvres du marquis Maffei ; cette dépense lui déplaisait, et il n’osait pas me le dire. Il me demanda quel besoin je pouvais avoir de livres tandis que j’en avais beaucoup.
– J’ai tout lu, et il me faut du nouveau.
– Je vous ferai prêter des livres par quelqu’un qui est ici, si vous voulez aussi en prêter des vôtres, et par là vous épargnerez votre argent.
– Ces livres sont des romans que je n’aime pas.
– Ce sont des livres scientifiques ; et si vous croyez d’être la seule bonne tête qui se trouve ici, vous vous trompez.
– Je le veux bien. Nous verrons. Voici un livre que je prête à la bonne tête. Portez-m’en un aussi.
Je lui ai donné le Rationarium de Petau, et quatre minutes après il me porta le premier tome de Wolf. » HMV, I, p. 910

Les classiques

Plus de cent vingt œuvres différentes sont citées dans Histoire de ma vie, qu'illustrent autant sa grande culture classique que son appétit pour les nouveautés.
Parmi les classiques, les auteurs latins sont très largement majoritaires. Quelques auteurs grecs majeurs complètent ces humanités : Aristote, Platon, Homère, Eschyle… L’Iliade est même traduite en vers italiens par notre Vénitien.
Deux auteurs anciens ont clairement sa préférence : Virgile et Horace. Il les cite abondamment, de mémoire, souvent approximativement. Lors de son expérience au séminaire, il partage cette passion pour Horace avec un de ses condisciples, et ils se lisent les Odes à tour de rôle.
Casanova explique même à Voltaire : « Le seul Horace m’est resté tout dans l’âme sans rien excepter, malgré les vers souvent trop prosaïques de ses Épîtres. »

La poésie italienne

Grand admirateur de poésie, en particulier italienne, Casanova porte au plus haut de son panthéon des écrivains deux des gloires littéraires de la Péninsule : Pétrarque, par amour de qui il fait un détour à Fontaine-de-Vaucluse pour voir la maison de Laure, et, par-dessus tous les autres, l’Arioste, cité pas moins de vingt-deux fois dans Histoire de ma vie. Toujours dans sa conversation avec Voltaire, outre la fameuse séance de lecture du Roland furieux, Casanova résume dans une très belle phrase son engouement pour le poète :

« – Quel est le poète italien que vous aimez le plus ? [Voltaire]

– L’Arioste, et je ne peux pas dire que je l’aime plus que les autres, car je n’aime que lui. Je les ai cependant lus tous. » HMV, II, p. 404
Cette réelle passion pour l'Arioste n'est pas sans critique, cependant. Certes Casanova en sait les chants par cœur, mais il reconnaît que les tirades généalogiques et certains passages qu'il qualifie d'historiques « fatiguent l'esprit sans intéresser le cœur ». Il avoue d'ailleurs que ces passages plus laborieux ne sont pas gravés dans sa mémoire.

Les philosophes

Parmi les auteurs « modernes », les philosophes occupent une place privilégiée à côté des poètes. Se retrouvent dans les mémoires par ordre alphabétique Érasme, Helvétius, Hobbes, Leibniz, Locke, Montaigne, Montesquieu, Pascal, Rousseau, Spinoza… Casanova a lu tous les grands textes de son temps et a largement étudié les grands textes antérieurs. Dans son Istoria delle turbolenze della Polonia, il s’appuie d’ailleurs largement sur le Léviathan de Hobbes pour développer dans la préface ses propres théories en matière de science politique. Son goût certain pour la médecine lui fait lire des ouvrages tels que les Elementa chimiæ du médecin Boerhaave. Dans tous les domaines, il aime lire les nouveautés, qu’il se procure parfois en manuscrit quand il ne peut en obtenir une édition ou que le texte a une réputation sulfureuse, comme pour le Militaire philosophe de Jacques-André Naigeon.



Les journaux

Pour se tenir au courant de l’actualité éditoriale et scientifique (en même temps, il est vrai, que des anecdotes des cours européennes et des informations générales utiles à un grand voyageur), Casanova se procure le plus souvent possible les principaux journaux de son temps : « Ayant demandé à M. Grimaldi comment je pouvais me procurer le Journal des savants, le Mercure de France, et toutes les brochures dans ce goût-là, il me promit de m’envoyer un colporteur qui se chargera de tout. » L’aventurier cherche à lire la gazette, aussi bien au café qu’en se la faisant porter, ou chez un libraire pour tuer le temps… Il aime autant fréquenter les échoppes des libraires que les bibliothèques : c’est un moyen pour lui de découvrir de nouveaux textes, mais également de se procurer les ouvrages nécessaires à l’écriture de ses propres œuvres
La curiosité de l’homme est insatiable : un petit passage résume ses goûts, même si l’anecdote est enjolivée. Juste avant d’être enfermé sous les Plombs, il subit une perquisition à son domicile : .

« Messer Grande me prit aussi les livres que j’avais sur ma table de nuit : Arioste, Horace, Pétrarque, le Philosophe militaire, manuscrit que Mathilde m’avait donné, le portier des Chartreux, et le petit livre des postures lubriques de l’Arétin. »
HMV, I, p. 859-860
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