Le dossier
Casanova

Casanova ou l’appétit vient en lisant

par Frédéric Manfrin
 

« La femme est comme un livre qui bon ou mauvais doit commencer à plaire par le frontispice. »

Casanova, un amoureux des livres

Si Casanova est friand de nouveaux livres, ce gourmet apprécie aussi les belles éditions. Le livre en tant qu’objet occupe ainsi une place particulière dans son œuvre. Il aime offrir des ouvrages précieux, comme ce gros traité de droit romain qu’il donne au cardinal Passionei à Rome, pour sa bibliothèque particulière. On notera au passage qu’à plusieurs reprises, Casanova a des propos peu flatteurs à propos des in-folio : outre le fait qu’il s’agit souvent d’ouvrages de théologie ou de droit, ces livres de grande taille peuvent difficilement accompagner un homme tout le temps sur les routes !
Pour lui-même, quand il s’agit de livres importants, il est très vigilant sur la qualité : « Mon Iliade avait le Scholiaste de Porphire ; c’était un exemplaire rare et très bien relié. » Quant à l’édition de ses propres œuvres, le récit de l’impression de la Réfutation de l’histoire du gouvernement de Venise montre que Casanova est attentif au papier autant qu’au format du livre, qu’il veut en grand in-8o. Un autre épisode illustre ce goût du Vénitien pour les ouvrages de qualité : lors de sa rencontre avec le marquis Mosca Barzi, ce dernier lui fait examiner l’édition qu’il a réalisée des scoliastes des poètes latins. Casanova est très critique, tant sur le fond que sur la forme :

« Il avait fait imprimer chez lui, et à ses frais, toutes leurs productions en quatre grands in-folio exacts et corrects ; mais l’édition n’était pas belle, et j’ai osé le lui dire. Il en est convenu. Ce défaut de beauté, qui lui avait fait épargner vingt mille écus, l’avait privé d’un gain de cinquante mille […]. Je n’y ai trouvé ni les Priapées, ni les Fescinins, ni plusieurs autres fragments des anciens existant en manuscrits dans plusieurs bibliothèques […]. Outre cela l’impression ne se distinguait ni par les beaux caractères, ni par la richesse des marges, ni par le beau papier, et on y trouvait trop souvent des fautes d’orthographe qu’on s’obstine avec raison à ne vouloir pas pardonner. »
HMV, I, p. 981 et 983

Des femmes et des livres

Malgré son attrait pour les belles éditions, son grand appétit de découverte le rattrape, et il ne s'arrête jamais à l'apparence de l'ouvrage. Mais laissons à Casanova le soin de conclure, à travers une parabole. Ce très bel extrait compare deux des passions du Vénitien : les femmes et les livres :
« La femme est comme un livre qui bon ou mauvais doit commencer à plaire par le frontispice ; s’il n’est pas intéressant il ne fait pas venir l’envie de le lire, et cette envie est égale en force à l’intérêt qu’il inspire. Le frontispice de la femme va aussi du haut en bas comme celui d’un livre, et ses pieds, qu'intéressent tant des hommes faits comme moi, donnent le même intérêt que donne à un homme de lettres l’édition de l’ouvrage. La plus grande partie des hommes ne prend pas garde aux beaux pieds d’une femme, et la plus grande partie des lecteurs ne se soucie pas de l’édition. Ainsi les femmes n’ont point tort d’être tant soigneuses de leur figure, et de leurs vêtements, car ce n’est que par là qu’elles peuvent faire naître la curiosité de les lire dans ceux qui à leur naissance la nature n’a pas déclaré pour dignes d’être nés aveugles [sic]. Or tout comme ceux qui ont lu beaucoup de livres sont très curieux de lire les nouveaux, fussent-ils mauvais, il arrive qu’un homme, qui a aimé beaucoup de femmes toutes belles, parvienne enfin à être curieux des laides lorsqu’il les trouve neuves. Il voit une femme fardée. Le fard lui saute aux yeux ; mais cela ne le rebute pas. Sa passion devenue vice lui suggère un argument tout en faveur du faux frontispice. Il se peut, se dit-il, que le livre ne soit pas si mauvais ; et il se peut qu’il n’ait pas besoin de ce ridicule artifice. Il tente de le parcourir, il veut le feuilleter, mais point du tout ; le livre vivant s’oppose ; il veut être lu en règle ; et l’egnomane* devient victime de la coquetterie, qui est le monstre persécuteur de tous ceux qui font le métier d’aimer. Homme d’esprit, qui as lu ces dernières vingt lignes, qu’Apollon fit sortir de ma plume, permets-moi de te dire que si elles ne servent à rien pour te désabuser tu as perdu ; c’est-à-dire que tu seras victime du beau sexe jusqu’au dernier moment de ta vie. Si cela ne te déplaît pas, je t’en fais mon compliment. » HMV, I, p. 132
* Maniaque de la connaissance.
haut de page