Le dossier
Casanova

Casanova ou l’appétit vient en lisant

par Frédéric Manfrin
 

« Je l'ai vu enchanté de l'éloge que je lui ai fait de la bibliothèque de Wolffenbüttel, et rire de bon cœur quand je lui ai dit que sans la nourriture des bons livres la mauvaise chère que j'y avais faite m’aurait fait mourir. »

Casanova et les bibliothèques une histoire ancienne

Casanova pose définitivement ses bagages à Dux, où il est employé comme bibliothécaire du comte de Waldstein de septembre 1785 à sa mort, en 1798. Le lieu est incongru : Casanova n’a aucune affinité avec la Bohême, encore moins avec l’allemand. Persona non grata dans les deux villes qui lui sont chères, Paris et Venise, il est presque condamné à cet exil, malgré l’affection sincère qui le lie au comte et à sa famille. Par contre, la charge de bibliothécaire lui sied bien. Il avait plusieurs fois dans ses mémoires mentionné son goût de l’étude.
D’ailleurs, le monde des bibliothèques ne lui est pas étranger. Il y fait référence à de nombreuses reprises dans Histoire de ma vie. Casanova les fréquente pour des raisons très variées, pas forcément liées à la soif d’apprendre. Parfois, c’est simplement qu’il n’a pas d’argent et qu’il cherche à passer le temps. Il visite les bibliothèques de ses hôtes : dans le casin de l’abbé de Bernis, en attendant M. M., il regarde les livres pour patienter, avant de feuilleter un volume d’estampes érotiques. La marquise d’Urfé lui fait découvrir la riche collection familiale qu’elle a enrichie d’un bon nombre de manuscrits ésotériques, « pour plus de cent mille francs ». Dans son monde, un homme de goût se doit d’avoir de l’esprit, de la gaieté, une bonne table, une bonne cave et une bonne bibliothèque. Ainsi, le marquis Mosca Barzi l’invite à boire un chocolat dans son cabinet de lecture. Casanova a aussi besoin de documentation pour certaines de ses escroqueries, comme dans l’histoire du trésor de Saint-Pierre, prétendument enterré à Césène : « À cette fin […] je suis allé à la bibliothèque publique, où à l’aide d’un dictionnaire j’ai écrit cette érudition bouffonne. » Il s’agit de donner de la vraisemblance et de la profondeur historique à son canular !
Dans ses voyages, les bibliothèques figurent en bonne place sur la liste des lieux que Casanova tient à visiter : il en fait mention à Vienne, ou à Moscou, même si les bibliothèques de cette ville ne l’intéressent pas. À l’abbaye d’Einsiedeln, il est déçu par le manque de fraîcheur et d’encyclopédisme des collections :

« …la bibliothèque m’aurait fait faire les hauts cris si j’avais été seul. Il n’y avait que des in-folio. Les plus modernes étaient vieux d’un siècle, et tous ces gros livres ne traitaient d’autre chose que de religion. » HMV, II, p. 295

Les bibliothécaires

Par deux fois, Casanova raconte quelles facilités lui ont été accordées pour travailler dans les bibliothèques de son choix :

« Je vais à Wolfenbüttel, avec l’intention d’y rester huit jours, et sûr de ne pas m’ennuyer, car c’est là qu’existe la troisième bibliothèque de l’Europe. J’avais depuis longtemps une forte envie de l’examiner à mon aise. Le savant professeur bibliothécaire […] me dit à ma première visite que non seulement il me ferait servir en bibliothèque par un homme qui me donnerait tous les livres que je demanderais, mais qu’il les porterait dans ma chambre sans excepter les manuscrits qui font la principale richesse de cette célèbre bibliothèque. » HMV, II, p. 295
Puis, à Rome, où il dénonce le manque de facilités accordées au public avant d’obtenir satisfaction :

« [Le bibliothécaire] m’a entendu me plaindre de la gêne où un homme de lettres se trouvait lorsqu’il allait pour travailler dans les bibliothèques de Rome, comme par exemple à la Minerve, et encore plus à la Vaticane […]. Un des bibliothécaires me présenta pour la première fois à tous les subalternes, et depuis ce jour-là, non seulement je me suis vu maître d’aller à la bibliothèque tous les jours et à toutes les heures, mais de porter chez moi tous les livres dont je pouvais avoir besoin, ne faisant autre chose qu’écrire le titre du livre que je prenais sur une feuille que je laissais sur la table où j’écrivais. On me portait des bougies lorsqu’on s’imaginait que je ne voyais pas bien clair, et on poussa la politesse jusqu’à me donner la clef d’une petite porte par où je pouvais aller en bibliothèque à toutes les heures, très souvent sans être vu. » HMV, III, p. 856-857
Des conditions d’accès ahurissantes pour les habitués des bibliothèques patrimoniales d’aujourd’hui, mais qui reflètent assez fidèlement les usages du XVIIIe siècle.

Casanova bibliothécaire

Casanova curieux, Casanova lecteur, mais Casanova bibliothécaire ? Un passage d'Histoire de ma vie nous permet de le voir à l’œuvre. Il se trouve dans un château près de Lodi, en Lombardie, où il fait la connaissance de la jeune et belle comtesse Clémentine. Dans son cabinet de lecture, le Vénitien commence par faire un diagnostic de l’existant :

« Elle me mena dans un cabinet près de sa chambre pour me faire voir tous ses livres. Elle n’en avait qu’une trentaine, tous bons, mais qui ne regardaient que la littérature d’un jeune homme qui avait fini ses études à la rhétorique. Ces livres ne pouvaient instruire mon ange ni dans l’histoire, ni dans aucune de ces parties de la physique qui pouvaient la faire sortir de l’ignorance dans l’essentiel, et faire les délices de sa vie. » HMV, II, p. 888
Il décide alors de compléter la collection avec ce qui lui paraît indispensable :
« J’ai acheté tous les livres que j’ai jugés convenables à la comtesse Clémentine qui n’entendait que l’italien. J’ai acheté des traductions que je fus surpris de trouver dans la ville de Lodi […]. Les livres passaient le nombre de cent, tous poètes, historiens, géographes, physiciens, et quelques romans traduits de l’espagnol ou du français. » HMV, II, p. 889-890
Les choix que fait Casanova reflètent certes ses propres goûts littéraires et scientifiques, mais en bon bibliothécaire, il s’adapte à son public, en choisissant des ouvrages accessibles, uniquement en italien. Il acquiert même des romans, alors qu’il méprise ce genre et le considère comme potentiellement dangereux pour les jeunes filles.
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