Le dossier
Casanova

Permanence de la musique

par Catherine Massip
 

Parmi les compositeurs que Casanova a croisés, aucun n’a suscité de commentaire ou de portrait, même esquissé.

Figures de compositeurs

Ses liens avec Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville se nouent grâce à l’abbé Voisenon, à l’époque où le compositeur cherche à renouveler le répertoire du Concert spirituel. Ce concert public créé en 1725 assure chaque année deux cycles de concerts, lorsque l’année liturgique impose la fermeture de l'Opéra pendant l’avent et le carême. Voisenon écrit plusieurs livrets d’oratorios en français : Casanova aurait inspiré le thème du premier, Les Israelites à la montagne d’Horeb, joué pour la première fois en 1758, qu’il écoute au Concert spirituel lors d’une reprise en 1760. La partition de Mondonville n’existe plus, comme celles d’autres oratorios sur paroles françaises qui eurent un certain succès dans ces années.

Jean-Philippe Rameau

À Paris, Casanova fréquente aussi le cercle du fermier général La Pouplinière, protecteur de Rameau, qui entretient un orchestre privé. Serait-il à l’origine de l’adaptation de Zoroastre que Casanova réalise, bien qu’il ait donné une autre origine à ce travail poétique :
« M. le comte de Loz ambassadeur du roi de Pologne Electeur de Saxe à Paris m’ordonna dans cette année 1751 de traduire en italien un opéra français susceptible de grandes transformations, et de grands ballets annexes au sujet même de l’opéra, et j’ai choisi Zoroastre de M. de Cahusac. J’ai dû adapter les paroles italiennes à la musique française de chœurs. La musique se conserve belle, mais la poésie italienne ne brillait pas. J’ai malgré cela reçu du généreux monarque une belle tabatière d’or ; et j’ai procuré un grand plaisir à ma mère. » HMV, I, p. 607
En effet, la signora Giovanna Casanova tint le rôle d’Erinice au cours des représentations qui eurent lieu au Théâtre royal de Dresde entre le début de janvier et le 15 février 1752. En tout cas, Casanova ne semble pas avoir rencontré Rameau, dont il ne cite pas le nom.

Jean-Jacques Rousseau

Lorsqu’il rend visite à Jean-Jacques Rousseau à Montmorency avec Mme d’Urfé en 1757, ce n’est ni l’écrivain, ni le philosophe, ni le compositeur qui l’intéresse, mais le copiste :
« … lui portant de la musique qu’il copiait merveilleusement bien. On lui payait le double de l’argent qu’on aurait payé à un autre, mais il se portait garant qu’on n’y trouverait pas de fautes. Il vivait de cela. » HMV, II, p. 182-183 ( lire la suite)
Casanova sollicite donc Rousseau comme copiste de musique, activité que l’on connaît grâce à un passage des Confessions, à l’article « Copiste » du Dictionnaire de musique de 1768 et à divers manuscrits de musique italienne copiés par ses soins.
Casanova aurait ainsi joué un rôle modeste dans les échanges musicaux entre Venise et la France.

Baldassare Galuppi

Il est au moins un compositeur que Casanova rencontre en personne après avoir mentionné ses œuvres à diverses reprises. Il s’agit de Baldassare Galuppi, dit il Buranello, qui, après une belle carrière à Venise, se laisse tenter par l’appel de Catherine II (sur la suggestion du castrat Putini) afin de devenir son maître de chapelle (1765-1768). Casanova le croise entre Saint-Pétersbourg et Riga, sur le chemin de la Pologne, en compagnie de deux chanteurs et d’une virtuosa

Casanova aime-t-il la musique ?

On connaît les conversations, réelles ou supposées, entre l’aventurier et la tsarine sur un projet de réforme du calendrier russe, mais leurs échanges à propos de la musique ne sont pas sans intriguer :
« Elle eut la bonté de me dire qu’elle ne m’avait jamais vu au courtac. Ce courtac était un concert de musique instrumentale et vocale, qu’elle donnait à son palais, tous les dimanches après dîner, où tout le monde pouvait aller. Elle s'y promenait, et elle adressait la parole à ceux auxquels elle voulait bien faire cet honneur. Je lui ai dit que je n’y avais été qu’une seule fois, ayant le malheur de ne pas aimer la musique. Elle dit alors en riant et regardant M. Panin, qu’elle connaissait quelqu’un qui avait ce même malheur. C’était elle-même. » HMV, III, p. 424
Faut-il comprendre que Casanova aime l’opéra mais pas la musique, c’est-à-dire la musique instrumentale ? Hypothèse que soutient la conclusion de l’histoire d’Henriette :
« Il est impossible qu’un homme qui n’a pas une passion décidée pour la musique, n’en devienne passionné quand celui qui l’exerce à la perfection est l’objet qu’il aime. »
HMV
, I, p. 512
que soutient aussi ce laconique constat :
« À ce concert, qui n'était qu'instrumental, je me suis ennuyé. » HMV, II, p. 297
ainsi que celui-là :
« Après avoir dîné tout seul je me suis habillé comme il fallait, et je suis allé à l'opéra in via della Pergola, prenant place dans une loge près de l'orchestre plus pour voir les actrices que pour mieux entendre la musique pour laquelle je n'ai jamais été transporté. » HMV, II, p. 570

Pietro Metastasio

On a vu Casanova poète devenir librettiste à deux reprises pour Mondonville et Rameau. Il était naturel que sa passion pour l’opéra l’incite à rencontrer, à Vienne en avril 1753, le plus grand des poètes lyriques, l’abbé Métastase. Celui-ci confesse une préférence pour l’un de ses livrets, Attilio regolo, et se livre à quelque confidence :
« Pour ce qui regarde ses ariettes, il me dit qu’il n’en avait jamais écrit aucune sans la mettre en musique lui-même mais qu’ordinairement il ne montrait sa musique à personne ; et il rit beaucoup des Français qui croient qu’on puisse adapter des paroles à une musique faite d’avance. Il me porta une comparaison très philosophique :
– C'est, me dit-il, comme si on disait à un sculpteur : voilà un morceau de marbre, faite-moi une Vénus qui montre sa physionomie avant que vous ayez développé ses traits. » HMV, I, p. 640  ( lire toute la conversation)

Mozart

Enfin, l’une des contributions les plus célèbres et les plus discutées de Casanova demeure son rôle dans la « fabrication » du livret de Don Giovanni, auprès de Lorenzo Da Ponte et de Mozart à Prague au cours des semaines qui précèdent la création de l’œuvre, le 29 octobre 1787. Casanova a incontestablement connu Da Ponte et peut-être croisé la route de Mozart. En tout cas, deux feuillets de sa main retrouvés dans ses papiers donnent une version différente de la scène 10 de l’acte II, version qui renforce le caractère frondeur de Leporello (voir « Casanova et Don Giovanni », HMV, III, p. 1152-1156). Mais Histoire de ma vie, qui s’interrompt en 1774, ne dit rien de cette dernière aventure musicale.
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