Le dossier
Casanova

Aventuriers et aventure au temps de Casanova

par Daniel Roche
 

Deux réseaux principaux ont guidé l’économie aventurière, qui ont en commun de jouer sur la capacité d’information et la nécessité de la mobilité :
la république des lettres, l’État et ses services secrets.

Réseaux, espace d’insertion, voyages

Dans l’espace européen, les figures aventurières reconnues se croisent et se recroisent dans les deux réseaux. Hommes de lettres, ils sont les manouvriers des libraires et des éditeurs, libellistes, pamphlétaires, journalistes. Dans le réseau des nouvellistes à la main, dans celui des œuvres philosophiques et libertines, ils retrouvent bon nombre de ceux qui informent les cours. À Paris, le ministère des Affaires étrangères et le Secret du Roi utilisent tour à tour leurs services. Casanova, Bernardin de Saint-Pierre, Ange Goudar et, bien sûr, le chevalier d’Éon ont été mêlés à ces affaires secrètes. Ce dernier, aux yeux de Choiseul, est un aventurier de premier ordre et il est certain qu’il a su construire sa légende et révéler comment on passe de l’espace normal, celui du diplomate en mission, à l’aventure sans protocole, ni garantie.
C’est pourquoi le jeu tient dans leur vie une place centrale et un ressort principal. Il les lie à leur protecteur, il les situe dans la sociabilité mondaine des grands et des petits salons, il les confronte à des enjeux d’économie financière pour lesquels ils inventent des projets. Casanova force la porte des grands pour défendre son projet de loterie profitable à l’État. « J’ai mis ma vie sur la carte de pharaon, dit Casanova avant sa fuite de Piombi. » Avec les Grecs d’Ange Goudar, il a démêlé les mécanismes d’une réussite toujours incertaine et comment les procédés des joueurs peuvent être efficaces, entre le calcul et la drogue que procure la chance provoquée, voire aidée. Derrière ces réflexions se profile une réflexion fondamentale pour le siècle : c’est celle qui place l’individualisme et l’entreprise au cœur du changement économique. « Dans le système politique, [les vices] peuvent devenir nécessaires [et] les joueurs sont gens méprisables dans la société, mais utiles à l’État parce que leur oisiveté même est la source d’une industrie que le jeu seul soutient. » Avec Mandeville, Goudar et Casanova, ils tissent une des métaphores les plus solides de la vie humaine et de la redistribution économique par le risque, le hasard, la duperie réglée. Les « Grecs » rendent toujours d’une main ce qu’ils prennent de l’autre.




 
Si la majorité des aventuriers voyagent, c’est le plus souvent par nécessité. Ils sont parfois contraints de se fixer : D’Éon passe les trois quarts de sa vie en Angleterre, le chevalier de Mouhy n’a presque jamais quitté la capitale, créature des ministres et des lieutenants de police. La plupart toutefois sont toujours en route pour assurer leur survie, voire leur sécurité, passant les frontières, hantant les auberges, changeant de nom et d’identité, endossant de nouveaux titres quand cela est nécessaire : chevalier à Paris et ailleurs, Casanova devient baron à Vienne s’il veut être admis dans les sociétés importantes de cette capitale. Les instruments d’identification sont insuffisants pour cerner les protées dans leurs comédies renouvelées. Casanova, dans ses errances, témoigne pour tous, sa vie est le voyage même et c’est un ressort principal d’Histoire de ma vie.
Pablo Günther a calculé que, de 1734 à 1797, Casanova a parcouru sans doute plus de 65 000 kilomètres à travers toute l’Europe, outre qu’il a frôlé l’Orient dans son jeune âge et connu quelques mois la Russie. L’espace casanovien est celui des capitales, la démarche celle d’un homme qui vit, son esprit celui des villes, y imposant sa marque, le choix du siècle et de la révolution luxueuse des voitures recherchées. Il a englouti une fortune dans ses voyages : on a estimé qu’en son meilleur temps, il a pu dépenser 24 000 livres par an, se donnant les moyens de son confort, de sa rapidité, voire de sa générosité. Les confidences approximatives du mémorialiste soulignent les trois caractéristiques de l’économie des aventuriers de haut vol : l’importance du jeu et de la dépendance des occasions, dons, commissions, secours, paiements de livres, revenus de missions officielles ou officieuses, projets rémunérés ; la dépendance de l’accueil et de l’hospitalité offerte ; enfin, l’imitation forcenée du train de vie de la noblesse. Dans son récit, seules les grandes capitales sont mises en valeur, entre elles le trajet compte peu, sauf par les accidents ou incidents. Sa sociabilité est celle des élites et les lieux qu’il fréquente dans les villes thermales, dans les cités, sont ceux qui attirent par le pittoresque, l’habitude, les convenances : cabarets, promenades, cafés, théâtres, sociétés, fêtes… Le modèle est européen.

voir l'album


haut de page