Le dossier
Casanova

Aventuriers et aventure au temps de Casanova

par Daniel Roche
 

Trois caractéristiques de l'économie des aventuriers de haut vol : l'importance du jeu et de la dépendance des occasions ; la dépendance de l'accueil et de l'hospitalité offerte ; l'imitation forcenée du train de vie de la noblesse.

République des lettres, aventuriers et littérature

Les chevaliers de fortune ont été des agents actifs de la république des lettres. Par leur culture, par leurs actions, ils en répercutent habitudes et pratiques, ils réussissent à faire de leur vie une occasion d’œuvre d’art, un espace littéraire spécifique, et le ressort de cette transformation est à lire dans l’efficacité que la mobilité leur confère dans les relations sociales et humaines. Sociabilité et cosmopolitisme sont les deux dimensions principales de leur succès. Si l’ennui ne fait pas les aventuriers, il fait l’occasion de leur audience. Ils bénéficient de l’aura des étrangers en général, fascinant par leurs apparences et l’histoire qui souvent les précède.
Histoire de ma vie
donne de nombreux exemples de cet exotisme attractif et de la manière dont Casanova a su l’exploiter avec le récit, court ou long selon l’auditoire, de son évasion des Plombs de Venise. En 1787, trente ans plus tard, il en réécrit le texte, édité à Prague, réédité cinquante fois et qui a la dimension d’un exploit et l’exemplarité d’un récit de vie. « Étonner est ma passion », disait Casanova, promoteur de lui-même, mais aussi de la nouveauté devenue nouvelle dimension de la vie. On ne peut séparer son exemple de toute une émigration, plus sourde et moins voyante, qui prépare la voie et complète la voix des aventuriers.

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C’est celle des gens qui sont les moteurs et les acteurs de la diffusion des modes françaises, de la politesse et du goût qu’on imite avant de les rejeter : acteurs, danseurs, cuisiniers, précepteurs, institutrices, tailleurs, marchands, domestiques, ingénieurs, soldats, qui concourent sur les fronts pionniers des Lumières, en Russie, en Allemagne, en Europe du Nord, en Pologne. L’instabilité politique, les besoins de transformation, la rareté des contacts directs se combinent pour faire espérer à un nombre croissant de chevaliers d’industrie le succès possible de leurs projets. Ils ne sont pas que Français, ils sont aussi Anglais, Allemands, Italiens. Ils sont confrontés à une évaluation utilitaire et pas seulement mondaine, qui ne profite pas aux aventuriers marginaux. Les dirigeants russes retiennent ainsi les hommes utiles dont on ne parle pas, plutôt que les individus intrigants ou les philosophes donneurs de leçons, comme l’a vécu Diderot. Le service paie plus que les tentatives fulgurantes, toujours soumises à la fortune. Casanova fait les frais de cette incertitude et échoue dans ce pays où les femmes gouvernent.

Le théâtre du monde

Entre l’accueil et le rejet, les aventuriers trouvent un équilibre fragile dont on découvre les clefs chez ceux qui ont écrit leur vie et qui ont su transformer en œuvre leur transaction avec la société. C’est ainsi qu’ils révèlent, Casanova en tête, les clefs de leur écho, quelquefois de leur succès. Ils ont assimilé les codes exigés, politesse, costume, sens du jeu social, usage des relations. Ils savent manier les demandes et les réponses dans le théâtre de tous ceux qui veulent parvenir, et dans la république des lettres, ils savent fréquenter et imiter ceux qui donnent le ton. Voltaire fait sentir cela dans une lettre : « Jean-Jacques Rousseau est aussi fou que les D’Éon et les Vergy, mais il est plus dangereux » ; au reste, on sait qu’il ne sera pas séduit par Casanova*.

C’est sans doute la limite principale de l’existence aventurière, où la vie, ses intrigues, ses ressorts, deviennent l’œuvre, même dominée par la mobilité, l’instrumentalisation de l’imposture. La hantise des aventuriers, c’est la paralysie, car seul le mouvement permet de renouveler la demande et l’offre nécessaires à un besoin de société neuve et de changement d’état : Casanova fait entendre cela au terme de sa vie, figée définitivement dans l’immobilité et comme une déchirure décisive dans l’illustration du grand livre du monde, le triomphe du théâtre et des mirages de l’aventure.


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* Voltaire, à propos de Casanova
« Nous avons ici un espèce de plaisant, qui serait très capable de faire une façon de Secchia rapita, et de peindre les ennemis de la raison, dans tout l'excès de leur impertinence. Peut-être mon plaisant fera-t-il un poème gai et amusant, sur un sujet qui ne le paraît guère. »
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