Le dossier
Casanova

Aventuriers et aventure au temps de Casanova

par Daniel Roche
 

« Assez riche, pourvu par la nature d’un extérieur imposant, joueur déterminé, panier percé, grand parleur toujours tranchant, point modeste, intrépide, courant les jolies femmes, supplantant des rivaux, ne connaissant pour bonne que la compagnie qui m’amusait, je ne pouvais être que haï. Étant prêt à payer de ma personne je me croyais tout permis, car l’abus qui me gênait me paraissait fait pour être brusqué. » Histoire de ma vie, I, p. 383-384.

L’idéal type de l’aventurier


Aucun doute à mes yeux, Casanova a contribué à authentifier l’idéal type de l’aventurier. Toutefois, au-delà de la fascination, dès le XVIIIe siècle et encore aujourd’hui, il n’est pas commode de définir le territoire social de l’aventure et de dépasser celui de l’anecdote et de l’extraordinaire des séducteurs. L’aventure révèle des tensions de la société et la manière dont des comportements hors du commun sont suscités par la volonté de s’intégrer plus que par le refus du normal, au total une économie du hasard. Dans les dictionnaires courants, les registres de l’aventure sont clairement perceptibles : la guerre, l’amour, le romanesque.
Dans l’Encyclopédie, l’aventurier se définit sur trois plans :

« c’est le nom qu’on donne dans le commerce à un homme sans caractère et sans domicile qui se mêle hardiment d’affaires et dont on ne saurait trop se défier ».

Antithèse de la vie ordinaire, invocation de la mobilité et de la défiance font ces caractères fébriles et peu faciles à classer, lancés par le risque moral, intellectuel, voire économique, au même titre que les « entrepreneurs », qui défient souvent normes et règlements. En marge, on les saisit difficilement, car ils vivent sous le masque de la « culture des apparences » et c’est leur exterritorialité qui les oriente par rapport à la trame sociale de la vie quotidienne et sa capacité à accepter des vies autrement conçues et imaginées. À travers la sociabilité spécifique d’une catégorie ubiquiste et inclassable, ce sont les autres formes de sociabilité et les hiérarchies admises qui se trouvent interrogées. Toutes les mobilités peuvent intervenir, sociales, géographiques, temporelles, dans la définition d’un procès historique dessiné entre contrainte et liberté, individualisme et organicisme communautaire, nécessité et hasard.

L'espace social des aventuriers

D’une certaine façon, l’aventurier construit l’individualisme moderne. Il situe la capacité des uns et des autres à affronter la passivité, à tenter de saisir la chance dans l’insécurité. Casanova aurait pu faire un joli petit prêtre vénitien, mais il a parié sur l’incertitude morale et intellectuelle et seul l’âge a raison de son énergie conquérante et du crédit qu’il portait à sa chasse. L’aventurier se doit de tout essayer et d’être partout à sa place. On le retrouve à l’armée, comme Bonneval, du Limousin à Istanbul. On le voit dans les antichambres des ministères et à l’aise dans les salons. Jean-Jacques Rousseau lui-même a su se présenter en petit-maître pour avancer en ses débuts. On conçoit aisément qu’ils savent jouer de leur physique, cultiver l’élégance vestimentaire, multiplier les déguisements comme le firent l’abbé de Choisy, le chevalier d’Éon, le comte de Saint-Germain et Cagliostro. Ces personnages proviennent de tous les milieux sociaux. D’Éon ou le baron de Tschoudy illustrent la noblesse, Casanova sort du petit monde des théâtres italiens et Balsamo du prolétariat de Palerme. Le père de Fougeret de Montbron est un officier financier et spéculateur. Le déclassement et le changement d’identité font partie de leur distanciation initiale et des moyens de parvenir qui en font un groupe totalement hétérogène mais unifié par la force de séduction et les apparences affirmées d’une réussite. Ce qui n’est pas sans susciter entre eux connivence, trahison, querelle, plaidoyer contre des rivaux. Ils partagent aussi un capital de culture acquis dans les collèges, les séminaires, les écoles de droit et ils se sont dotés des manières et marques de politesse indispensables dans le monde. Bref, ils sont capables d’interpréter tous les personnages, sur toutes les scènes offertes.

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Ange Goudar, avec qui Casanova règle ses comptes dans ses mémoires, a été moine, abbé, soldat, chevalier, marchand, ministre d’État en Corse, commis dans l’administration militaire en France, général au Maroc, aubergiste au Danemark, colonel en Espagne, maître des postes en Bohême, ambassadeur à Liège, diplomate et négociant à Naples, marquis à Paris. Joueur en permanence et un peu maquereau pour dire vite, ce fils d’un inspecteur de manufactures en Languedoc n’ignore rien des scènes et des répertoires de la filouterie. Au-delà d’une rupture initiale avec sa famille, il n’a pas suivi d’autre carrière que celle autorisée par les circonstances. On pourrait multiplier les exemples, avec Stiepan Zannovitch, le prince d’Albanie qui se suicidera en prison, avec Gros-Gillot, petit paysan du Berry qui dupe la cour de Louis XV et revendique la principauté de Chio, avec Jean-François Bastide, qui trompe un moment Cobenzl, ainsi que le chevalier de Saint-Martin et en son temps l’abbé Prévost…
Les aventuriers changent souvent de religion et partout ils vendent du rêve, domaine où Casanova est un maître, comme on le voit avec la marquise d’Urfé. Nombreux sont ceux qui ont su utiliser les mystères de la Maçonnerie et, surtout, des obédiences mystiques. La mobilité de la république universelle et cosmopolite des francs-maçons a accueilli et aidé celle des aventuriers.

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