Préface
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (1) fol. 7
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte : « [La pensée de l'homme, ne consistant que dans des comparaisons faites pour examiner des rapports, ne] peut pas précéder l'existence de sa mémoire. L'organe qui lui est propre ne se développa dans ma tête que huit ans, et quatre mois après ma naissance ; ce fut dans ces moments-là que mon âme commença à être susceptible d'impressions. Comment une substance immatérielle qui ne peut nec tangere nec tangi puisse l'être, il n'y a point d'homme qui soit en état de l'expliquer.
Une philosophie consolante d'accord avec la religion prétend que la dépendance de l'âme, des sens, et des organes n'est que fortuite et passagère, et qu'elle sera libre et heureuse quand la mort du corps l'aura affranchie de leur pouvoir tyrannique. C'est fort beau ; mais, religion à part, ce n'est pas sûr. Ne pouvant donc me trouver dans la certitude parfaite d'être immortel qu'après avoir cessé de vivre, on me pardonnera, si je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Une connaissance qui coûte la vie coûte trop cher. En attendant, j'adore DIEU me défendant toute action injuste, et abhorrant les hommes injustes, sans cependant leur faire du mal. Il me suffit de m'abstenir de leur faire du bien. Il ne faut pas nourrir les serpents.
Devant dire quelque choses aussi de mon tempérament, et de mon caractère, l'indulgent entre mes lecteurs ne sera ni le moins honnête, ni le plus dépourvu d'esprit.
J'ai eu tous les quatre tempéraments : le pituiteux dans mon enfance ; le sanguin dans ma jeunesse, puis le bilieux, et enfin le mélancolique, qui apparemment ne me quittera plus. Conformant ma nourriture à ma constitution, j'ai toujours joui d'une bonne santé ; et ayant appris que ce qui l'altère est toujours l'excès soit de nourriture, soit d'abstinence, je n'ai jamais eu autre médecin que moi-même. Mais j'ai trouvé l'abstinence beaucoup plus dangereuse. Le trop donne une indigestion ; mais le trop peu donne la mort.
Aujourd'hui, vieux comme je suis, j'ai besoin, malgré l'excellence de mon estomac, de ne manger qu'une fois par jour, mais ce qui me dédommage de cette privation est le doux sommeil, et la facilité avec laquelle je couche sur du papier mes raisonnements sans avoir besoin ni de paradoxes, ni d'entortiller sophismes sur sophismes faits plus [pour me tromper moi-même que mes lecteurs, car je ne pourrais jamais me déterminer à leur donner de la fausse monnaie, si je la connaissais pour fausse.] » (Histoire de ma vie, I, p. 3-4)
 
 

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