La sorcière de Murano
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (1) fol. 14v
© Bibliothèque nationale de France
Tôt orphelin de père, tandis que sa mère mène une carrière d'actrice à travers l'Europe, Casanova est confié à sa grand-mère, Marzia Farussi. C'est elle qui l'emmène voir une sorcière de Murano, pour le guérir de perpétuels saignements de nez : l'enfant est convaincu qu'il lui doit sa guérison magique. Cet événement, son premier souvenir, est sans doute à l'origine de son intérêt tant pour la médecine que pour les pratiques occultes.

Transcription du texte :
« [J'étais debout au coin d'une chambre, courbé vers le mur, soutenant ma tête, et tenant les yeux fixés sur le sang qui ruisselait par terre sortant copieusement de mon nez.] Marzia ma grand-mère, dont j'étais le bien-aimé, vint à moi, me lava le visage avec de l'eau fraîche, et à l’insu de toute la maison me fit monter avec elle dans une gondole, et me mena à Muran. C'est une île très peuplée distante de Venise d'une demi-heure.
Descendant de gondole, nous entrons dans un taudis, où nous trouvons une vieille femme assise sur un grabat, tenant entre ses bras un chat noir, et en ayant cinq ou six autres autour d’elle. C’était une sorcière. Les deux vieilles femmes tinrent entre elles un long discours dont j'ai dû être le sujet. À la fin de leur dialogue en langue fourlane, la sorcière, après avoir reçu de ma grand-mère un ducat d'argent, ouvrit une caisse, me prit entre ses bras, m’y mit dedans, et m’y enferma, me disant de n’avoir pas peur. C’était le moyen de me la faire avoir, si j'avais eu un peu d'esprit ; mais j'étais hébété. Je me tenais tranquille, tenant mon mouchoir au nez parce que je saignais, très indifférent au vacarme que j'entendais faire au-dehors. J'entendais rire, pleurer tour à tour, crier, chanter, frapper sur la caisse. Tout cela m’était égal. On me tira enfin dehors, mon sang s'étanche. Cette femme extraordinaire, après m’avoir fait cent caresses, me déshabille, me met sur le lit, brûle des drogues, en ramasse la fumée dans un drap, m'y emmaillote, me récite des conjurations, me démaillote après, et me donne à manger cinq dragées très agréables au goût. Elle me frotte tout de suite les tempes, et la nuque avec un onguent qui exhalait une odeur suave, et elle me rhabille. Elle me dit que mon hémorragie irait toujours en décadence, pourvu que je ne rendisse compte à personne de ce qu’elle m’avait fait pour me guérir, et elle m’intime au contraire toute la perte de mon sang et la mort, si j’osais révéler à quelqu’un ses mystères. Après m’avoir ainsi instruit, elle m'annonce une charmante dame qui viendrait me faire une visite dans la nuit suivante, dont mon bonheur dépendait, si je pouvais avoir la force de ne dire à personne d’avoir reçu cette visite. Nous partîmes, et nous retournâmes chez nous. » (suite)
 
 

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