La sorcière de Murano (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (1) fol. 15
© Bibliothèque nationale de France
Tôt orphelin de père, tandis que sa mère mène une carrière d'actrice à travers l'Europe, Casanova est confié à sa grand-mère, Marzia Farussi. C'est elle qui l'emmène voir une sorcière de Murano, pour le guérir de perpétuels saignements de nez : l'enfant est convaincu qu'il lui doit sa guérison magique. Cet événement, son premier souvenir, est sans doute à l'origine de son intérêt tant pour la médecine que pour les pratiques occultes.

Transcription du texte :
« [À peine couché, je me suis endormi sans même me souvenir de la belle visite que je devais recevoir ; mais m’étant réveillé quelques heures après, j’ai vu, ou cru voir, descendre de la cheminée une femme éblouissante en grand panier, et vêtue d’une étoffe superbe,] portant sur sa tête une couronne parsemée de pierreries qui me semblaient étincelantes de feu. Elle vint à pas lents d'un air majestueux, et doux s'asseoir sur mon lit. Elle tira de sa poche des petites boîtes, qu'elle vida sur ma tête murmurant des mots. Après m'avoir tenu un long discours, auquel je n'ai rien compris, et m'avoir baisé, elle partit par où elle était venue ; et je me suis rendormi.
Le lendemain, ma grand-mère, d'abord qu'elle s'approcha de mon lit pour m'habiller, m'imposa silence. Elle m'intima la mort si j'osais redire ce qui devait m'être arrivé dans la nuit. Cette sentence lancée par la seule femme qui avait sur moi un ascendant absolu, et qui m'avait accoutumé à obéir aveuglément à tous ses ordres, fut la cause que je me suis souvenu de la vision, et qu'en y apposant le sceau, je l'ai placée dans le plus secret recoin de ma mémoire naissante. D'ailleurs je ne me sentais pas tenté de conter ce fait à quelqu'un. Je ne savais ni qu'on pourrait le trouver intéressant, ni à qui en faire la narration. Ma maladie me rendait morne, et point du tout amusant ; tout le monde me plaignant me laissait tranquille : on croyait mon existence passagère. Mon père et ma mère ne me parlaient jamais.
Après le voyage à Muran, et la visite nocturne de la fée, je saignais encore ; mais toujours moins ; et ma mémoire peu à peu se développait, en moins d'un moins j'ai appris à lire. Il serait ridicule d'attribuer ma guérison à ces deux extravagances ; mais on aurait tort de dire qu'elles ne purent pas y contribuer. Pour ce qui regarde l'apparition de la belle reine, je l'ai toujours crue un songe, à moins qu'on ne m'eût fait cette mascarade exprès ; mais les remèdes aux plus grandes maladies ne se trouvent pas toujours dans la pharmacie. Tous les jours quelque phénomène nous démontre notre ignorance. Je crois que c'est par cette raison que rien n'est si rare qu'un savant qui ait un esprit entièrement exempt de superstition. Il n'y a jamais eu au monde des sorciers ; mais leur pouvoir a toujours existé par rapport à ceux auxquels ils ont eu le talent de se faire croire tels. » (Histoire de ma vie, I, p. 16-18)
 
 

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