Prêtre ou militaire ?
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (1) fol. 187
© Bibliothèque nationale de France
Casanova a dû quitter l'habit ecclésiastique pour « endosser l'habit militaire ». Mais c'est un uniforme de caprice qu'il se fait faire, lorsqu'il passe par Bologne.

Transcription du texte :
« Chapitre XIII
Je mets bas l'habit ecclésiastique pour m'habiller en officier militaire. Je laisse aller Thérèse à Naples. Je vais à Venise, je me mets au service de ma patrie. Je m'embarque pour Corfou, je descends pour aller me promener à Orsara.

À Bologne, je me suis logé dans une auberge où n’allait personne pour n’être pas observé. Après avoir écrit mes lettres, et m’être déterminé à y attendre Thérèse, je me suis acheté des chemises, et le retour de ma malle étant incertain, j’ai pensé à m’habiller. Réfléchissant qu'il n'y avait plus d'apparence que je puisse faire fortune en qualité et en état d'ecclésiastique, j'ai formé le projet de m'habiller en militaire dans un uniforme de caprice, étant sûr de ne pouvoir être forcé à rendre compte de mes affaires à personne. Venant de deux armées où je n'avais vu autre habit respecté que le militaire, j'ai voulu devenir respectable aussi. Je me faisais d'ailleurs une vraie fête de retourner à ma patrie sous les enseignes de l'honneur où on ne m'avait pas mal maltraité sous celles de la religion.
Je demande un bon tailleur ; on m'en fait venir un qui s'appelait Morte. Je lui fais entendre comment et de quelles couleurs l'uniforme que je voulais devait être composé, il me prend la mesure, il me donne des échantillons de draps que je choisis, et pas plus tard que le lendemain il me porte tout ce qui m'était nécessaire pour représenter un disciple de Mars. J'ai acheté une longue épée, et avec ma belle canne à la main, un chapeau bien troussé à cocarde noire, mes cheveux coupés en faces, et une longue queue postiche, je suis sorti pour en imposer ainsi à toute la ville. Je suis d’abord allé me loger au Pèlerin. Je n’ai jamais eu un plaisir de cette espèce pareil à celui que j’ai ressenti me voyant au miroir habillé ainsi. Je me trouvais fait pour être militaire, il me semblait d’être étonnant. Sûr de n’être connu de personne, je jouissais des histoires qu’on forgerait sur mon compte à mon apparition au café le plus fréquenté de la ville.
Mon uniforme était blanc, veste bleue, avec nœud d'épaule argent et or, et nœud d'épée à l'avenant. Très content de mon air, je vais au grand café, où je prends du chocolat, lisant la gazette sans y faire attention. J'étais enchanté de me voir entouré faisant semblant de ne pas m'en apercevoir. Tout le monde curieux se parlait à l'oreille. Un audacieux, mendiant un propos, osa m'adresser la parole ; mais n’ayant répondu qu'un monosyllabe, j'ai découragé les plus aguerris interrogateurs du café. Après m'être beaucoup promené sous les plus belles arcades je suis allé dîner tout seul à mon auberge.
L'hôte, à la fin de mon dîner, monta avec un livre pour y écrire mon nom.
[– Casanova.
– Vos qualités ?
– Officier.
– À quel service ?
– À aucun.
– Votre patrie ?
– Venise.
– D'où venez-vous ?
– Ce ne sont pas vos affaires.
Je me trouve très content de mes réponses. Je vois que l'hôte n’est venu me faire toutes ces questions qu'excité par quelque curieux car je savais qu'on vivait à Bologne en pleine liberté.] » (Histoire de ma vie, I, p. 260-261)
 
 

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