Constantinople (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (2) fol. 9
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« Après lui avoir fait passer ma lettre je fus introduit dans une chambre rez-de-chaussée meublée à la française, où j'ai vu un gros seigneur âgé habillé tout à fait à la française se lever, et me demander d'un air riant ce qu'il pouvait faire à Constantinople pour un recommandé par un cardinal de l'Église qu'il ne pouvait plus appeler sa mère. Pour toute réponse je lui ai conté l'histoire qui me fit demander au cardinal dans la désolation de mon âme une lettre de recommandation à Constantinople, que, l'ayant reçue, je me suis cru superstitieusement en [devoir] de la lui porter. De sorte que, me répartit-il, sans cette lettre vous n'auriez jamais pensé à venir ici, où absolument vous n'avez aucun besoin de moi.
– Aucun ; mais je me crois cependant très heureux de m'être procuré par ce moyen l'honneur de connaître dans Votre Excellence un homme, dont toute l'Europe a parlé, parle, et parlera pour longtemps.
Après avoir fait des réflexions sur le bonheur d'un jeune homme comme moi, qui tout à fait sans souci, et sans avoir aucun dessein, ni aucun point fixe s'abandonnait à la Fortune ne craignant, et n'espérant rien, il me dit que la lettre du cardinal Acquaviva l'obligeant à faire quelque chose pour moi, il voulait me faire connaître trois ou quatre de ses amis turcs qui en valaient la peine. Il m'invita à dîner tous les jeudis me promettant de m'envoyer un janissaire qui me garantirait des impertinences de la canaille, et qui me ferait voir tout ce qui méritait d'être vu.
La lettre du cardinal m'annonçant pour homme de lettres, il se leva me disant qu'il voulait me faire voir sa bibliothèque. Je le suivis, traversant le jardin. Nous entrâmes dans une chambre [garnie d'armoires grillées ; derrière les grilles de fil d'archal on voyait des rideaux : derrière les rideaux devaient se trouver les livres.
Mais j'ai bien ri avec le gros bacha quand à la place de livres, d'abord qu'il ouvrit les niches qu'il tenait fermées à la clef, j'ai vu des bouteilles remplies de toutes sortes de vins.] » (Histoire de ma vie, I, p. 281-282)
 
 

> partager
 
 

 
 

 
> copier l'aperçu