Concert de violoncelle par Henriette
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (2) fol. 180v
© Bibliothèque nationale de France
À Césène, Casanova s'éprend d'une Française qui fuit sa famille et dont la beauté, l'esprit et le talent le séduisent, notamment lors de ce concert de violoncelle. Sans doute inspiré par le tableau de Nattier, Madame Henriette de France (1727-1752) jouant de la basse de viole, conservé à Versailles, le mémorialiste masque dans son récit la véritable identité de cette jeune Aixoise, Anne-Adélaïde de Gueydan, en lui donnant le prénom d'Henriette.

Transcription du texte :
« [Un quart d'heure après les deux acteurs arrivèrent : c'était Laschi, et la Baglioni dans ce temps-là très jolie. Ensuite tous les personnages que Du Bois avait invités arrivèrent. Ils étaient tous Espagnols, ou Français, tous d'un certain âge. Il n'y a] pas eu question de présentation, et j'ai admiré en cela l'esprit du bossu ; mais comme tous les convives avaient le grand usage de la cour ce manque d'étiquette n'empêcha pas qu'on ne fît à Henriette tous les honneurs de l'assemblée qu'elle reçut avec une aisance qu'on ne connaît qu'en France, et même dans les compagnies les plus nobles, à l'exception cependant de certaines provinces où la morgue se laisse souvent trop voir.
Le concert commença par une superbe symphonie ; puis les acteurs chantèrent le duo, puis un écolier de Vandini donna un concerto de violoncello, qu'on applaudit beaucoup. Mais voilà ce qui me causa la plus grande surprise. Henriette se lève, et louant le jeune homme qui avait joué l'a solo, elle lui prend son violoncello, lui disant d'un air modeste, et serein qu'elle allait le faire briller davantage. Elle s'assied à la même place où il était, elle prend l'instrument entre ses genoux, et elle prie l'orchestre de recommencer le concerto. Voilà la compagnie dans le plus grand silence ; et moi mourant de peur ; mais Dieu merci personne ne me regardait. Pour elle, elle ne l'osait pas. Si elle avait élevé sur moi ses beaux yeux, elle aurait perdu courage. Mais ne la voyant que se mettre en posture de vouloir jouer, j'ai cru que ce n'était qu'un badinage pour faire tableau, qui vraiment avait des charmes ; mais quand je l'ai vue tirer le premier coup d'archer, j'ai pour lors cru que la trop forte palpitation de mon cœur allait me faire tomber mort. Henriette ne pouvait prendre, me connaissant bien, autre parti que celui de ne me jamais regarder. » (suite)
 
 

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