Évasion des Plombs de Venise
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (3) fol. 390v
© Bibliothèque nationale de France
Une première tentative d'évasion échoue ; sans se décourager, le prisonnier en imagine une autre, qui réussit, et à la veille de la Toussaint 1756, Casanova parvient à s'évader, au risque de sa vie, par la toiture de plomb qui couvre le Palais des Doges : personne n'avait encore réussi cette prouesse. Tout en s'assurant que la gondole sur laquelle il s'enfuit n'est pas poursuivie, Casanova est étreint par l'émotion.

Transcription du texte :
« [L'immunité que je cherchais était au-delà des confins la Sérénissime République : je commençais déjà dans ce moment-là à m'y acheminer : j'y étais avec mon esprit ; il fallait y transporter mon corps. Je fus tout droit à la porte de la Carte, qui est la royale du palais ducal ; et sans regarder personne (moyen d'être moins regardé) j'ai traversé la piazzetta, je suis allé au rivage, et je suis entré dans la première gondole que j'ai trouvée là, en disant tout haut au gondolier qui était sur la poupe : je veux aller à Fusina appelle vite un autre homme. L'autre homme entre d'abord ; je me jette nonchalamment sur le coussin du milieu, le moine se met sur la banquette, et la gondole se détache d'abord du rivage. La figure de ce moine sans chapeau avec mon manteau contribua beaucoup à me faire croire un charlatan, ou un astrologue.
À peine doublée la Douane, mes gondoliers commencèrent à fendre avec vigueur les eaux du grand canal de la Giudecca par] lequel il faut passer tant pour aller à Fusine comme pour aller à Mestre, où effectivement je voulais aller. Lorsque je me suis vu la moitié du canal, j'ai mis la tête dehors, et j'ai dit au barcarol de poupe crois-tu que nous serons à Mestre avant quatorze heures ?
– Vous m'avez dit d'aller à Fusina.
– Tu es fou ; je t'ai dit à Mestre.
L'autre barcarol me dit que j'avais tort ; et le père Balbi bon chrétien, zélé pour la vérité me dit aussi que j'avais tort. Je donne alors dans un éclat de rire, convenant que je pouvais m'être trompé ; mais que mon intention était d'ordonner à Mestre. On ne réplique pas. Mon gondolier me dit qu'il est prêt à me conduire en Angleterre. Nous serons à Mestre, me dit-il, dans trois quarts d'heure, car nous allons à seconde d'eau et de vent.
J'ai alors regardé derrière moi tout le beau canal, et ne voyant pas un seul bateau, admirant la plus belle journée qu'on pût souhaiter, les premiers rayons d'un superbe soleil qui sortait de l'horizon, les deux jeunes barcarols qui ramaient à vogue forcée, et réfléchissant en même temps à la cruelle nuit que j'avais passée, à l'endroit où j'étais dans la journée précédente, et à toutes les combinaisons qui me furent favorables, le sentiment s'est emparé de mon âme, qui s'éleva à Dieu miséricordieux, secouant les ressorts de ma reconnaissance, m'attendrissant avec une force extraordinaire, et tellement que mes larmes s'ouvrirent soudain le chemin le plus ample pour soulager mon cœur, que la joie excessive étouffait ; je sanglotais, je pleurais comme un enfant qu'on mène par force à l'école.
Mon adorable compagnon, qui jusqu'alors n'avait parlé que pour donner raison aux gondoliers, se crut en devoir de calmer mes pleurs, dont il ne connaissait pas la belle source ; et la façon dont il s'y prit me fit effectivement passer tout d'un coup des pleurs à un rire d'une espèce si singulière, que n'y comprenant rien il m'avoua quelques jours après qu'il me crut devenu fou. Ce moine était bête, et sa méchanceté venait de sa bêtise. Je me suis vu à la dure condition de devoir en tirer parti ; mais il m'a presque perdu, sans cependant en avoir l'intention, car il était bête. Il n'a jamais voulu croire que j'ai ordonné d'aller à Fusine avec intention d'aller à Mestre : il disait que cette pensée ne pouvait m'être venue que lorsque j'étais sur le grand canal. » (suite)
 
 

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