Évasion des Plombs de Venise (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (3) fol. 391
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« Nous arrivâmes à Mestre. Je n'ai pas trouvé de chevaux à la poste ; mais il y avait à l'auberge de la Campana assez de voituriers qui servent aussi bien que la poste. Je suis entré dans l'écurie, et ayant vu que les chevaux étaient bons, j'ai accordé au voiturier ce qu'il me demanda pour être en cinq quarts d'heure à Treviso. En trois minutes les chevaux furent mis, et supposant le père Balbi derrière moi, je ne me suis tourné que pour lui dire montons ; mais je ne l'ai pas vu. Je le cherche des yeux ; je demande où il est ; on n'en sait rien. Je dis au garçon d'écurie d'aller le chercher, déterminé à le réprimander quand même il serait allé satisfaire à des nécessités naturelles ; car nous étions dans le cas de devoir différer cette besogne aussi. On vient me dire qu'on ne le trouve pas. J'étais comme un damné. Je pense à partir tout seul ; et je le devais ; mais j'écoute un sentiment faible de préférence à ma forte raison, et je cours dehors, je demande, toute le place me dit de l'avoir vu ; mais personne ne sait me dire où il peut être allé ; je parcours les arcades de la grande rue, je m'avise d'introduire ma tête dans un café, et je le vois au comptoir debout prenant du chocolat, et causant avec la servante. Il me voit, il me dit qu'elle est gentille, et il m'excite à prendre aussi une tasse de chocolat : il me dit de payer parce qu'il n'avait pas le sou. Je me possède, et je lui réponds que je n'en veux pas, lui disant de se dépêcher, et lui serrant le bras de façon qu'il a cru que je le lui avais cassé. J'ai payé ; il me suivit. Je tremblais de colère. Je m'achemine à la voiture qui m'attendait à la porte de l'auberge ; mais à peine fait dix pas, je rencontre un citoyen de Mestre nommé Balbo Tomasi, bon homme, mais qui avait la réputation d'être un confident du Tribunal des Inquisiteurs. Il me voit, il m'approche, et il s'écrie comment ici, Monsieur, je suis bien charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver. Comment avez-vous fait ?
– Je ne me suis pas sauvé, Monsieur, mais on m'a donné mon congé.
– Cela n'est pas possible, car hier au soir j'étais à la maison Grimani à St Pole, et je l'aurais su.
Le lecteur peut se figurer l'état de mon âme dans ce moment-là […] » (Histoire de ma vie, I, p. 952-954)
 
 

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