Jeu de billard (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (4) fol. 96
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« [Retournant tout seul chez Boaz, et ayant mon épée sous le bras je me vois attaqué au plus] beau clair de lune par V. D. R. Il se dit curieux de voir si mon épée piquait comme ma langue. Je tâche en vain de le calmer lui parlant raison, je diffère à dégainer, malgré qu'il eût l'épée nue à la main, je lui dis qu'il avait tort de prendre en si mauvaise part des badinages, je lui demande pardon, je lui offre de suspendre mon départ pour lui demander pardon au café. Point du tout, il veut me tuer, et pour me persuader à tirer mon épée il me donne un coup de plat. C'est le seul que j'ai reçu dans toute ma vie. Je tire enfin mon épée, et espérant encore de lui faire entendre raison je ferraille en reculant. Il prend cela pour de la peur, et il m'allonge un coup qui me fit dresser les cheveux. Il me perça la cravate à ma gauche, son épée passant outre ; quatre lignes plus en dedans il m'aurait égorgé. J'ai fait avec effroi un saut de côté, et déterminé à le tuer, je l'ai blessé à la poitrine ; et m'en sentant sûr je l'ai invité à finir. Me disant qu'il n'était pas encore mort, et poursuivant comme un furieux, je l'ai touché quatre fois de suite. A mon dernier coup il sauta en arrière me disant qu'il en avait assez, me priant seulement de m'en aller.
Je me suis réjoui lorsque en voulant essuyer mon épée, j'ai vu la pointe très peu teinte. Boaz n'était pas encore couché. Lorsqu'il eut entendu tout le fait, il me conseilla de partir d'abord pour Amsterdam malgré que je l'assurasse que les blessures n'étaient pas mortelles. Ma chaise étant chez le sellier, je suis parti dans une voiture de Boaz laissant l'ordre à mon domestique de partir le lendemain pour me porter mon équipage à Amsterdam à la Seconde Bible où je me suis logé. J'y suis arrivé à midi, et mon domestique arriva au commencement de la nuit. Il ne sut me dire rien de nouveau ; mais ce qui me plut fut qu'on n'en sut rien à Amsterdam que huit jours après. Cette affaire quoique simple aurait pu me faire du tort, car une réputation de bretteur ne vaut rien pour plaire aux négociants avec lesquels on est dans le moment de conclure des bonnes affaires.
Ma première visite fut à M. D. O. en apparence ; mais en substance ce fut Esther qui en reçut l'hommage. La façon dont je m'étais séparé d'elle m'avait rendu ardent. Son père n'y était pas ; je l'ai trouvée à une table où elle écrivait : elle s'amusait à un problème d'arithmétique ; je lui ai fait pour rire deux carrés magiques ; ils lui plurent ; elle me fit voir en revanche des bagatelles que je connaissais, et dont j'ai fait semblant de faire cas. Mon bon Génie me [fit venir dans l'esprit de lui faire la cabale.] » (Histoire de ma vie, II, p. 123-125)
 
 

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